Keishi Ayukai est né au Japon, mais il a vécu presque tous ses 30 ans d’âge en Australie.

Ah, 30 ans… l’âge où les hommes – et les femmes! – s’achètent une maison, se marient, fondent une famille… Keishi était rendu là, lui qui menait une existence bien rangée à Brisbane, en Australie. Famille, petite amie, boulot comme entraîneur privé, consultant en développement des affaires…

Sauf que la piqûre de la course automobile l’a éperonné. Sur le tard peut-être, mais elle n’a cessé de le brûler depuis.

Jouant le tout pour le tout, Keishi s’est inscrit l’an dernier à l’Académie GT Nissan (cliquez ici, si vous voulez faire comme lui). Et s’il n’a pas remporté les grands honneurs du défi, il y a quand même fait bonne figure et ce, jusqu’aux finales internationales.

La piqûre, disions-nous donc. À la recherche d’une série qui ne lui coûterait pas les yeux de la tête, Keishi a pris très au sérieux ceux qui lui ont parlé de cette Coupe Nissan Micra se déroulant, pour une 3e saison estivale, à l’autre bout du monde.

Jacques Deshaies, organisateur et promoteur de la série québéco-ontarienne, le dit haut et fort: il en reçoit très souvent, des appels d’interlocuteurs de l’étranger désireux de participer à la Coupe Nissan Micra.

Mais jusqu’à présent, aucun n’était passé de la parole à l’acte.

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C’était jusqu’à ce que Keishi Ayukai retire l’ensemble de ses économies (l’équivalent de 30 000$ canadiens), laisse tout derrière lui et pointe sa drôle de coupe de cheveux hirsutes à la journée de familiarisation des pilotes, en mai dernier, au circuit Icar de Mirabel.

Flambant une (trop) grande partie de ce qu’il avait en poche, il «s’achète un volant», s’assure les services d’une équipe et… utilise son perpétuel grand sourire pour quémander ici et là une petite place pour dormir.

Et ça marche: mises à part quelques nuits dans des auberges de jeunesse montréalaises et torontoises, Keishi a toujours trouvé, au cours des cinq derniers mois, à se loger chez un ami, une connaissance, une âme charitable… même lorsque cela signifiait dormir sur le plancher de leur salon.

Si ça vaut la peine? Et comment: dès la première course, tenue à la longue fin de semaine de congé du mois de mai, Keishi étonne. Sans aucune expérience au volant de la Nissan Micra, il se retrouve sur la 3e marche du podium au circuit Canadian Tire Motorsport en Ontario – un «homme de circuit», vous diront ceux qui ont eu à frayer avec son impressionnant virage #2.

Aux épreuves suivantes, l’Australien frôle la tribune avec deux 4e positions, puis une 5e et une 6e.

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C’est alors que Keishi s’amène au Grand Prix de Trois-Rivières, cette fin du mois de juillet. Au classement général, il se trouve alors dans une enviable 6e position, tout juste derrière les têtes d’affiche Olivier Bédard, Kevin King et Xavier Coupal.

Mais alors que ces habitués de podium comptent, pour venir à leur rescousse, sur l’expertise (et les pièces!) de concessionnaires Nissan bien établis, Keishi ne compte que sur lui-même.

Et les choses commencent à se corser. Pluie qui trempe le circuit, compétition de plus en plus agressive, embrassades avec d’autres pare-chocs et d’autres ailes, voire carrément avec le mur…

L’événement trifluvien s’aligne pour être la fin du rêve de Keishi, qui n’a plus les fonds pour réparer une Nissan Micra ayant diablement souffert, châssis y compris.

Dire qu’il ne reste alors que quatre manches – deux au circuit ontarien et les finales de ce week-end à Tremblant (23-24 septembre) – pour prouver sa place parmi les champions… Mais bon, uniquement pour s’inscrire à ces quatre dernières épreuves et défrayer le transport de sa voiture, il lui faut 6 000$. Plus quelques milliers de dollars en réparations.

Bref, mission impossible.

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Euh… mission impossible, vraiment? C’est sans compter que la persévérance de Keishi touche un collègue journaliste automobile au quotidien National Post, qui lance un appel au socio-financement. En moins d’une journée, la cagnotte s’enfle à coups de 25$, de 50$, de 100$, puis… soudain, en fin d’après-midi, un donneur anonyme verse 5000$.

Vous avez bien lu: 5000$. Soudain, Keishi se retrouve avec les fonds nécessaires pour poursuivre jusqu’au bout – et même s’offrir un nouveau quatuor de pneumatiques.

Vous dites que c’est une bien belle histoire et que ça s’arrête là? Que non. Lors des courses ontariennes de la première fin de semaine de septembre, d’autres embrassades avec la concurrence et une méchante sortie de piste l’attendent.

Keishi s’en sort indemne… mais son sourire est alors moins éclatant que ce à quoi il nous a habitués tout au cours de la saison. Surtout, sa pauvre Nissan Micra a encore souffert. Tellement, que ça aurait dû être le chant du cygne pour le duo voiture-pilote.

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Mais c’est sans compter l’équipe RNW Rennsport inscrite dans la compétition. Non seulement elle offre l’expertise de son mécano pour réparer ce qui peut l’être, mais elle propose à Keishi de racheter sa voiture en fin de saison.

Quel soulagement pour l’Australien qui, à quelques jours de rentrer chez lui (il s’envole ce mardi, la veille de son 31e anniversaire), ne savait trop que faire d’une sous-compacte canadienne exclusivement réservée à la piste!

Sauf que le conte de fée allait connaître un énième détour. Cette fois, c’est le mur du circuit Mont-Tremblant qui est funeste pour la Nissan Micra à la pratique de vendredi matin dernier. «Je ne sais pas ce qu’il s’est passé, nous a confié Keishi, je ne poussais même pas la voiture!»

Les réparations semblent insurmontables: radiateur et ventilateur, pare-choc et aile avant, capot, phares et pare-brise… Bref, la tâche est colossale, surtout en ce chaud vendredi après-midi où les entreprises de pièces d’autos neuves ou usagées ferment les unes après les autres, en prévision du beau week-end.

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Bonne nouvelle: l’équipe voisine dans les paddocks, Capitale Nissan de Québec, offre gracieusement un de ses capots; passablement amoché, il est quand même encore serviable, moyennant quelques bons coups de masse.

Toutes les autres pièces manquantes sont disponibles au circuit par l’entremise de Nissan Canada, moyennant une belle facture salée – uniquement avec les deux phares, il y en a pour 800$!

Sauf… qu’il n’y a plus aucun pare-brise en inventaire pour une Nissan Micra 2015. Ni à la piste, ni – semble-t-il – dans toutes les Laurentides. Oh, mais attendez: un commerçant indépendant (merci, Glaces WindPro!) en a un en stock et il accepte de le céder au prix coûtant.

Keishi ne fait ni une, ni deux: malgré l’heure tardive (il est passé 17h), il quitte Tremblant, se met en route vers Saint-Hippolyte plus au sud et, une heure plus tard, prend possession de la dernière pièce manquante pour sa participation à la course du lendemain.

Encore faut-il tout mettre en place à temps pour 13h20 – et que ça tienne. Cette fois, c’est le travail acharné du mécano Chris Hooper qui fait des miracles, secondé d’un Keishi ruisselant dans sa combinaison ignifuge de pilote pendant qu’il manie les pinces, puis le ruban-à-tout-faire, puis encore les pinces, sous le gros soleil du samedi matin.

Pendant ce temps, les autres pilotes de la Coupe Nissan Micra attendent calmement dans leur voiture que la ligne de départ s’annonce, profitant de ces instants zen pour se concentrer sur l’épreuve de 20 minutes…

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Il s’en est fallu de deux minutes. Deux minutes de plus et Keishi n’aurait pu prendre part à la course d’hier.

Si le capot-cadeau ne s’était pas inséré sans encombre dans les bonnets, si une dernière vis n’avait tenue en place l’aile de remplacement et si le dernier bout de duck-tape n’avait pas soutenu le pare-choc avant sous les nouveaux phares flambant neufs, Keishi n’aurait pu prendre le départ du samedi.

Mais il l’a fait – et de sa 25e et dernière position, il a remonté la grille jusqu’à franchir la ligne d’arrivée en 14e place. «J’aurais pu gagner encore quelques positions, mais j’ai levé le pied en fin de course pour épargner ma voiture.»

Et aujourd’hui à Tremblant, au plus fort de la canicule, c’est un Keishi plus souriant que jamais qui a mené la calandre toute cabossée de sa Nissan Micra au 12e et dernier départ de la saison 2017.

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Au pied de la montagne laurentienne qui commence à se colorer de ses feux automnaux, le pilote australien a croisé le drapeau à damier en 15e position, ce qui lui vaut un beau 9e rang au classement général.

Surtout, il repart avec le tout premier trophée Burt Monro créé par les organisateurs pour souligner sa persévérance et son courage – un trophée du nom du motocycliste Néo-Zélandais qui a fait l’histoire à la SpeedWeek de Bonneville, dans les années 1960.

Pour vous payer quelques frissons et larmes d’émotions, écoutez ici la cérémonie qui a immortalisé la chose dimanche après-midi sous le chapiteau de Nissan, au circuit Mont-Tremblant – cérémonie qui a évidemment inondé Keishi de champagne, comme il se doit!

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