Salon de l’auto de Détroit, janvier 1995: Ford veut mettre l’emphase sur le “New Edge”, sa nouvelle philosophie de style développée par Jack Telnack, le vice-président design d’alors (et qu’allaient emprunter, avec le tournant du millénaire, les Ford Ka, Cougar, Mondeo et… Focus.)

Et pour passer le message, quoi de mieux qu’une super voiture, telle la Ford GT90 Concept?

Euh… “super” est un vibrant euphémisme. Car ce qui roule sous les projecteurs, en ce jour de presse de janvier 1995, est un bolide qui, même après presque deux décennies, fait encore parler de lui.

Il fait parler de lui dans les médias, dans les jeux vidéos, au Festival Goodwood (2008), dans les Top 10 des meilleurs concepts jamais présentés… Aujourd’hui encore, la Ford GT90 Concept est criante d’actualité.

Derrière cet enthousiasme qui ne faiblit pas, il y a certes cet hommage à la légendaire Ford GT40, victorieuse envers et contre tous aux 24 LeMans dans les années 1960 (et à quatre reprises plutôt qu’une, s’il vous plaît!).

D’ailleurs, au milieu des années 1990, on célébrait le 30e anniversaire de l’illustre conquête européenne par un constructeur américain.

L’intérêt de la Ford GT90 Concept réside aussi dans son style: avec cet amalgame d’angles et de triangles qui s’entrechoquent, le coupé de performance à moteur central ressemble davantage… à un avion furtif Stealth.

Même presque 20 ans plus tard, la sportive deux places à propulsion ne manque pas de faire effet avec son allure férocement exotique, ses portières qui s’ouvrent à la lisière du toit, ses pneumatiques à la semelle gravée du logo GT90, son aileron rétractable, voire ses tuyaux d’échappement réunis en pyramide au centre de la poupe (qu’on dit encerclés de tuiles de céramiques, comme pour la navette spatiale, question de supporter la chaleur produite).

Dans l’habitacle, tout est bleu. Très… Bleu Ford.

Du suède se mêle au cuir, le tout rehaussé d’appliques de fibre de carbone et de pièces d’aluminium, notamment à l’industrielle console sur rail qui met en évidence un levier de vitesses des plus dépouillés. Comme on les aime.

Dedans, comme dehors, les formes triangulaires se recoupent dans un style futuriste qui traverse les âges.

Tout aussi futuriste est ce moteur V12 de 6,0 litres, gavé de quatre turbos et qui se glisse derrière les deux occupants, en position centrale.

Cet organe a encore sa place dans les anales automobiles comme l’un des plus puissants, avec 720 chevaux et 660 lb-pi, pour le 0-100km/h en 3,2 secondes.

Même qu’à l’époque, le prototype se targuait d’être le plus rapide au monde: ses 253 m/h annoncés (407 km/h) battaient à plate couture non seulement la Ferrari F40, première voiture à franchir la barre des 200 m/h (c’était en 1987), mais également la McLaren F1 et son record de 231 m/h inscrit en 1993.

Pour tout dire, même les “supercars” de production de notre décennie, avec leurs plus ou moins 350 km/h (217 m/h), affichent des vitesses maximales en deçà de ce que promettait la Ford GT90 Concept.

Il aura fallu attendre la Bugatti Veyron pour trouver plus rapide. Le dernier record de vitesse maximale non disputé (lire: établi par une voiture de production) a été enregistré par sa variante Super Sport à 268 m/h (431 km/h), en juin 2010.

Mais le mot a été dit: de production. Car aussi virulentes étaient les prétentions de la Ford GT90 Concept, elles n’ont jamais été prouvées…

Avec son châssis d’aluminium et sa carrosserie de fibre de carbone, la Ford GT90 empruntait beaucoup à la course automobile… et à la Jaguar XJ220. (Rappelons que Ford a géré la destinée de Jaguar de 1989 à 2008.)

Avec à peine six mois (et trois millions de dollars) pour concevoir le prototype, Ford avait en effet choisi de s’en remettre à la technologie et aux composantes déjà existantes pour le coupé britannique à propulsion. (Celui-ci a connu une bien courte carrière, avec à peine 275 unités fabriquées de 1992 à 1994.)

De surcroît, Ford avait réussi l’exploit en conservant, pour sa GT90 Concept, un poids considéré comme “plume”, encore aujourd’hui: 1455 kilos pour un tel bolide, c’est dans l’ordre des McLaren et des “petites” Ferrari.

Le constructeur avait également innové avec l’alerte aux angles morts, une technologie qui aura mis plus d’une décennie avant de commencer à se démocratiser.

De fait, si Ford avait aujourd’hui à produire la Ford GT90, il n’aurait sans doute qu’à transmuter la boîte manuelle cinq vitesses en quelque organe plus moderne. Une transmission à double embrayage avec commandes au volant et quelques rapports de plus, par exemple…

La Ford GT90 n’a jamais vu le jour.

Oh, Ford a bien dévoilé une Ford GT40 Concept, à temps pour son 100e anniversaire, avant d’accoucher d’une éphémère Ford GT avec V8 suralimenté de 550 chevaux – quelque 4000 unités ont été fabriquées entre 2004 et 2006.

Mais ça, c’est une autre histoire.

La Ford GT90, donc, n’a jamais vu les chaînes de montage et, par conséquent, personne n’a pu mettre le grappin dessus.

Oh, il y a bien eu ce moment qui a suscité de grands espoirs, il y a quatre ans: l’entreprise de ventes aux enchères RM Auctions clamait haut et fort qu’à son rendez-vous de janvier 2010, en Arizona, on allait céder le prototype au plus offrant.

Mais… “la Ford GT90 a été retranchée de la vente par son propriétaire”, nous dit, sans plus, un porte-parole de RM Auctions.

Ou comme le laisse entendre un obscur forum Internet: RM Auctions aurait peut-être parlé trop vite – soit avant que le contrat ne soit signé en bonne et due forme.

Une chose est sûre: la Ford GT90 Concept n’est jamais montée sur les blocs.