Cette puissante Jaguar SS-100 1938 a été le premier grand succès qui allait faire la renommée de la marque britannique. Non seulement il s’agit d’un modèle rare et exclusif, mais même après deux tiers de siècle d’oubli, l’exemplaire qui nous concerne aujourd’hui a été retrouvé dans un état remarquable. Surtout, personne ne savait qu’il existait toujours…

On le sait, les passionnés de vieilles voitures tiennent le compte de semblables anciens modèles, ainsi que leurs modifications et le type de restauration. Mais voilà: le châssis #39049 n’avait jamais été inscrit dans les registres comme celui du Classic Jaguar Club, dont le responsable désigné est Terry Larson, un réputé restaurateur de vieilles voitures, principalement des Jaguar… et nouveau propriétaire de l’illustre trouvaille.

Autofocus.ca l’a rejoint par téléphone dans son antre de Mesa, en Arizona, pour qu’il nous explique son barn find:

«Jaguar n’a construit que 118 de ces modèles SS-100 3,5 litres, bien moins que les 2,5 litres, explique l’historien. C’est vous dire qu’on n’en croise pas tellement souvent. Et en trouver une intact depuis 60 ans, sans que personne ne le sache, c’est exceptionnel.»

On se doute bien que lorsque la nouvelle de l’acquisition de M. Larson a été reprise par les médias spécialisés, le mois dernier, les aficionados de vieilles bagnoles partout dans le monde ont été soufflés.

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(Photo: Gracieuseté M. Terry Larson)

La Jaguar SS-100, un modèle sport assez en vogue entre les deux grandes guerres mondiales au royaume de Sa Majesté, a fait le bonheur des soldats et officiers américains en poste là-bas durant la Deuxième Guerre mondiale.

Nostalgiques, plusieurs d’entre eux ont profité de la faiblesse de la Livre sterling face au dollar américain pour importer plusieurs de ces voitures afin de les rouler sur les routes américaines, au début des années 1950. Très peu de ces bolides ont survécu.

Ce qu’on sait de cet exemplaire 1938 de la rare et puissante décapotable britannique? Peu de choses, en fait. M. Larson nous raconte:

«Je l’ai achetée du fils du propriétaire qui l’avait remisée en 1958 dans le New Jersey, après l’avoir acquise d’un inconnu, probablement un ex-militaire qui avait servi en Europe. Ce dernier avait timidement commencé à la restaurer – c’est pourquoi le moteur ne fonctionne pas aujourd’hui.»

Apparemment, l’acheteur de l’époque n’a conduit la voiture qu’une seule fois, soit au moment de son acquisition, en 1958. Ce jour-là, il était accompagné de son fils, un enfant de dix ans à l’époque et… eh bien, le temps était au verglas. Il arriva ce qu’il devait arriver: la voiture a connu une sortie de route.

Lorsque la Jaguar est finalement parvenue chez son nouvel acheteur, celui-ci l’a remisée et… n’en a plus jamais pris le volant – ni personne d’autre d’ailleurs. Comme cet homme du New Jersey n’était pas un «gars de char» typique, le bolide anglais a rapidement été oublié.

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(Photo: Gracieuseté M. Terry Larson)

L’automne dernier, son fils, aujourd’hui septuagénaire, a raconté à un ami l’histoire de cette Jaguar toujours garée dans sa «shed»… et cet ami en a parlé à un ami… qui en a parlé à Terry Larson – Monsieur Jaguar s’il en est un.

Ce dernier a conclu la transaction en novembre dernier, pour un montant qu’il n’a pas voulu nous dévoiler.

Euh… rappelons qu’un modèle identique de ce cabriolet sport de 125 chevaux à six cylindres inclinés et quatre vitesses manuelles, également restauré par M. Larson, a été revendu en 2014 par Sotheby’s pour 852 500$US.

Oh, M. Larson a également refusé de nous confier à combien il estimait sa valeur une fois restaurée.

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(Photo: Gracieuseté M. Terry Larson)

Justement, la restauration: l’état de cette rare Jaguar SS-100 fait l’objet d’un vif débat sur les forums de voitures anciennes. Car elle aurait la rare particularité d’avoir été modifiée pour la course directement à l’usine… ce que réfutent certains passionnés, qui affirment plutôt qu’elle fut altérée par la suite.

«Ces gens-là disent n’importe quoi, réplique M. Larson. Ils n’ont pas vu la voiture de près. J’ai restauré beaucoup de ces automobiles et je puis vous affirmer qu’elle fut effectivement conçue pour la course. Et que ses modifications ont été réalisées en usine, comme le montrent plusieurs indices.»

Lesquels? «Par exemple, les poignées extérieures ou les panneaux de portières originaux sont dotés des charnières traditionnelles. Il y aurait des traces si on avait installé de nouvelles poignées», dit M. Larson, qui ajoute que plusieurs composants ne se retrouvent pas dans les modèles habituels, ce qui rend celui-ci d’autant plus intéressant.

Entre autres, le moteur comporte des pièces originales qu’on ne retrouve pratiquement plus aujourd’hui, comme des pompes à essence en laiton. Durant la guerre, le Royaume-Uni connaissait une pénurie de laiton et ce genre de pièce était recyclée pour l’effort de guerre.

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(Photo: Gracieuseté M. Terry Larson)

Sinon, la voiture est dans un état exceptionnel, nous dit son nouveau propriétaire, sans aucune trace de rouille structurelle sur le châssis ou la carrosserie. Le cuir, évidemment patiné, est d’origine presque partout, notamment pour la capote et les sièges. Mais les pneus, eux aussi d’origine, devront être remplacés.

«Mon plan est de la restaurer de la manière la plus traditionnelle possible, en conservant le plus de composants originaux, dit encore M. Larson. Je ne referai pas le chrome et je ne vais pas la repeindre. J’ai souvent effectué ce genre de restauration et ça représente un défi très intéressant. Quand je vais en avoir terminé, elle va être fiable. Je vous garantis qu’elle va rouler un jour!»

Semble qu’on peut le croire: M. Larson possède une autre Jaguar SS-100 depuis 30 ans et il la conduit souvent – pas plus tard que la semaine dernière, même. «C’est une très belle voiture, l’ultime Jaguar d’avant-guerre, dit-il. C’était un modèle de la classe moyenne anglaise, très apprécié à son époque.»

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(Photo: Gracieuseté M. Terry Larson)

La SS-100, un cabriolet sport deux places, fut fabriquée entre 1936 et 1941 par la société SS-Cars Ltd, basée à Coventry, en Angleterre. L’entreprise fut fondée en 1922 par William Lyons et William Walmsley, qui fabriquaient originalement des side-cars de motos à Blackpool, dans le Lancashire.

Puis, l’entreprise a fabriqué quelques modèles de voitures sur des châssis Austin, Morris et Fiat. Après s’être installée à Conventry, elle a multiplié les modèles SS (acronyme de Swallow Sidecar). D’ailleurs, en 1934, elle est rebaptisée SS Cars.

M. Lyons, fils de musicien irlandais, a rencontré M. Walmsley lorsqu’ils travaillaient chez une concession Sunbeam, une firme très active dans la conversion de motocyclettes pour l’effort de guerre. C’est William Lyons qui a pris la direction du design, effectuant lui-même la conception des modèles qui ont fait la renommée des premières voitures de marque Jaguar.

En 1934, les associés se séparent et Lyons travaille sur un premier modèle sport, la SS-90. Cette année-là, il adopte le nom de Jaguar. On comprend pourquoi: c’est la guerre, et l’acronyme SS renvoie à la Schutzstaffel, ce qui signifie «escadron de protection», une des principales organisations du régime nazi d’Adolph Hitler.

Pourquoi SS-90 et SS-100? Parce que le premier pouvait atteindre la vitesse maximale de 90 milles à l’heure. Vous devinez pour le SS-100…

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(Photo: Gracieuseté M. Terry Larson)