Le Volkswagen Westfalia est un mythe sur quatre roues. Symbole du routard sans limites, il est né aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale accidentellement et sa commercialisation au Canada s’est étalée sur environ trois décennies, jusqu’au milieu des années 90. Plus d’une quinzaine d’années se sont écoulées depuis son retrait du marché canadien, pourtant ce véhicule reste présent dans l’esprit des gens, jeunes et moins jeunes.

« Avoir un Westfalia, c’était un rêve de petite fille », nous a confié Fanny Bissonnette, jeune vingtaine, qui termine une maîtrise en communications-marketing. « Quand j’avais 10-12 ans, leur forme étrange, leurs couleurs éclatantes et le fait qu’on pouvait vivre dedans m’impressionnaient ». Depuis un an, Fanny est propriétaire d’un Westfalia 1972 qui a un peu plus de 130 000 km au compteur. Elle l’a acheté d’un homme dans la soixantaine « qui voulait changer de trip et faire du bateau », explique-t-elle en ajoutant qu’elle a « fait un placement étudiant », sachant que ces véhicules peuvent avoir une bonne valeur de revente.

En 1967 aux États-Unis, le VW Campmobile était offert à partir de 2 667 $ US, soit environ 1 000 $ de plus qu’une Coccinelle 1500 de base. À la même époque, au Canada, ce véhicule se vendait environ 3 500 $, nous apprend Jacques Bienvenue, le chroniqueur automobile du Journal de Montréal et du Journal de Québec. Puis, en 1995, le Westfalia, qui était construit sur la base de l’EuroVan, affichait un prix de base de 29 865 $. Deux ans plus tard, Volkswagen Canada cessait de vendre ces fourgonnettes de camping.

Aujourd’hui, Jacques nous apprend que, selon l’état et le kilométrage, les modèles plus vieux changent de main pour 10 000 à 15 000 $, alors que ceux des années 90 varient de 10 000 à 25 000 $. Des modèles anciens restaurés de A à Z, préparés pour les concours d’élégance, vont même chercher dans les 60 000 $ et plus ! Mais ceux-là ne servent pas souvent au camping…

« Les Westfalia ont été populaires au Québec surtout dans les années 80, raconte Jacques. Leur polyvalence et leurs dimensions compactes en faisaient des véhicules pratiques et maniables en ville, qui servaient souvent de second véhicule familial. Le Westfalia a aussi donné à des amateurs de camping un moyen de voyager plus confortablement qu’avec une tente. Quand tu es couché à 3 pieds du sol, même s’il pleut, ça ne dérange personne ! »

À l’origine, ce véhicule visait naturellement une clientèle européenne; des consommateurs ayant des besoins différents de ceux des Nord-Américains. Voilà pourquoi cette camionnette partageait le moteur de la Coccinelle. En 1955, ce 4-cylindres à plat refroidi à l’air de 1,2 litre développait 36 ch. En 1965, avec une cylindrée de 1,5 litre, il produisait 50 ch. Puis, le moteur de 1,6 litre du Westfalia 1972 de Fanny lui en procure 60. Ce qui autorise une vitesse de pointe d’environ 90 km/h. « Alors, il faut adopter une mode de conduite Vacance avec ce véhicule-là. »

« C’étaient des véhicules agréables à utiliser, mais il n’était pas puissant et plutôt capricieux, rappelle Jacques Bienvenue. Pour éviter les ennuis, il fallait bien les entretenir. » De plus, les Westfalia, surtout les plus vieux, sont des limaces peu protégées contre la corrosion, c’est connu. Ils sont également sensibles aux vents latéraux et gourmands en carburant. Leur consommation moyenne graviterait autour de 12 à 14 litres aux 100 km.

De plus, ce n’est qu’en 1984 que Volkswagen a muni sa fourgonnette d’un moteur refroidi par liquide. Cela a contribué à réduire les risques de surchauffe dans le trafic. Du même coup, ces fourgonnettes (appelées Vanagon en Amérique du Nord) devenaient les premières d’une longue lignée à bénéficier d’un système de chauffage digne de ce nom. « Avant ça, on avait une chaud-frette : c’était chaud l’été, frette l’hiver », lance Jacques en riant.

« Le Westfalia est un véhicule rustique qui s’adresse à des acheteurs rustiques », affirme Dominique Papieau, un spécialiste de la vente et de l’importation de ces véhicules établi à Sainte-Thérèse, au nord de Montréal, depuis 27 ans. Ces véhicules, il les connaît bien. Il en vendait une centaine par année entre 2002 à 2005. Aujourd’hui, la demande pour ce type de véhicule a beaucoup diminué. « Les Westfalia vieillissent tout comme les gens à qui j’en ai vendu. Ils ont eu le Westfalia. Après, ils ont changé pour un EuroVan transformé pour le camping. Puis, ils sont revenus et ils ont changé pour un Weinsberg, puis de nouveau pour un Karmann. »

M. Papieau fait référence à des fourgonnettes de camping d’occasion plus sophistiquées qu’il importe depuis quelques années. Fabriqués par les carrosseriers allemands Karmann et Weinsberg sur la base d’un fourgon Mercedes-Benz MB100 de 1989, ou plus récent, ces véhicules sont plus spacieux, plus confortables, plus fiables et moins gourmands. Qui plus est, ils roulent au diesel. « Mes acheteurs ne retourneront jamais à un Westfalia, pour rien au monde ! Pour eux maintenant, l’étape suivante, c’est le véhicule neuf. » Voilà pourquoi Dominique Papieau deviendra, en 2014, importateur pour le Canada de véhicules fabriqués par le carrossier allemand La Strada sur la base d’un Mercedes-Benz Sprinter.

Le cheptel de Westfalia vieillit et diminue. « Il n’est pas rare d’en trouver qui ont de 300 000 à 500 000 km au compteur, affirme Jacques Bienvenue. Les gens les achetaient pour voyager, mais aussi pour l’utiliser comme second véhicule 12 mois par année. » Voilà une raison qui explique que les « beaux » Westfalia se font de plus en plus rares.

L’acheteur de ces véhicules doit donc faire abstraction des écueils qui lui sont propres. C’est un consommateur qui cherche un véhicule à bas prix, comme dit M. Papieau, ou encore qui prend le risque sachant fort bien qu’il s’agit d’un véhicule d’occasion. « On imagine toujours que les problèmes n’arriveront qu’aux autres, dit Jacques Bienvenue, mais quand le prix est bon, on prend une chance ». La réputation semble si rassurante.

De toute façon, le Westfalia s’est toujours adressé à une personne active, amateur de plein air, enclin à voyager et découvrir, pour qui le prix et le côté pratique du véhicule ont plus d’importance que sur le côté moelleux d’un matelas.

Cette description colle bien à Jadrino Huot. Un Québécois au profil athlétique dans la trentaine, qui se qualifie de « passionné de voyages d’aventure axés sur la nature et le plein air hors des sentiers battus ». En 2009, lui aussi a concrétisé un rêve en achetant un Westfalia 1981. Cet aventurier des temps modernes décrit ses voyages à travers des conférences et des livres, dont un intitulé Un couple, une Amérique, un Westfalia publié en 2012. On y apprend notamment comment « deux aventuriers téméraires », Jadrino et sa conjointe Virginie, ont parcouru plus de 30 000 km en Amérique du Nord durant deux étés avec leur véhicule. « Une épopée grandiose où bisons, wapitis, mouflons, grizzlys et… ateliers de mécanique se donnent rendez-vous », précise l’auteur de ce livre divertissant.

Pour préserver le mythe, certains Westfaliens prennent de grands moyens pour pallier des écueils immuables. Par exemple, pour gagner des chevaux et faire des arrêts moins fréquents à la pompe, certains propriétaires optent pour la transplantation de coeur. Voilà ce que propose Benoit Huot, un mécanicien de Saint-Césaire, qui peut remplacer, moyenne environ 10 000 $, le moteur d’origine d’un Vanagon Westfalia (1983,5-1991) par un moteur de Subaru Impreza ou Forester 2006-2010. On passe alors d’environ 80 à environ 170 ch, sans compter la consommation qui devient plus raisonnable.

La popularité du Westfalia surfe donc sur un étrange équilibre entre amour et haine; une forme de yin et yang offrant un contrepoids bienfaisant en cette époque où priment la vitesse et l’évanescence. L’aura de ces véhicules contribue sans doute aussi à renforcer la conviction de leurs propriétaires. « Tu as un grand sentiment d’appartenance quand tu conduis un Westfalia, explique Fanny Bissonnette. Sur la route, les gens t’envoient la main et klaxonnent amicalement, comme le font les motards. Et dès que tu arrêtes quelque part, quelqu’un vient te parler, c’est sûr. » Un sentiment d’appartenance qui rend Fanny fière de son bébé.

Les clubs cultivent également cette passion. Ces regroupements sont reconnus pour l’esprit de partage de leurs membres, qui n’hésitent pas à échanger contacts, trucs, pièces et accessoires pour aider leurs semblables. « C’est comme une famille », affirme Jacques Bienvenue, qui a côtoyé ce genre d’organisations depuis l’époque où il voyageait avec une EuroVan Westfalia 1995.

Dans ce contexte, il est normal qu’on baptise ces bébés. Fanny vous parlera donc de Ginger, et non d’un vulgaire Westfalia 1972 caramel. Jadrino Huot, l’aventurier, a baptisé le sien OrangeJad, à cause de la couleur. Yvon Brouillette, un membre actif du club CICCW et grand observateur d’oiseaux, a choisi Geai bleu pour identifier son Westfalia 1987. La famille Célier, des Français, appelle le leur Hippolyte le combi, alors qu’un autre Westfalien, québécois celui-là, a choisi Ferdinand l’Ambulent. Des noms qui humanisent un mythe à la couenne dure.

Le propriétaire typique d’un produit Toyota ou Honda accepterait-il que son véhicule souffre de pannes chroniques, ou qu’il impose des performances d’un autre âge ? Sûrement pas. Les propriétaires convaincus de Westfalia sont plus résilients. Malgré tout, lorsqu’un conducteur de Corolla ou de Civic suit un « West », qui peine à compléter l’ascension d’une longue côte, on le voit sourire amicalement. Il sait qu’il suit un fou admirable. Et peut-être qu’il l’envie…

Il est amusant de penser que ce grand phénomène social est né tout à fait par hasard. Selon l’historien britannique Richard Copping, auteur du livre Volkswagen Camper – Six decades of success, la responsabilité de sa naissance revient à un officier de l’armée des États-Unis, en poste en Allemagne aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale.

En 1951, ce militaire aurait demandé à la société allemande Westfalia, établie dans la province de Westfalie (d’où son nom), d’aménager une fourgonnette Volkswagen Transporter à la manière d’une roulotte de tourisme. Cette camionnette à vocation commerciale avait été lancée à l’automne 1949.

L’entreprise dirigée par les frères Knöbel avait été fondée en 1844 par leur grand-père. L’atelier de forgeron des premiers jours était devenu une fabrique des véhicules agricoles, puis de voitures à chevaux. Dans les années 20, l’entreprise fit aussi le commerce d’automobiles, puis à partir des années 30, dans la fabrication de plateformes pour véhicules commerciaux et de remorques pour tracteurs routiers. Après la Seconde Guerre et une relance de ses activités, ses usines ayant été dévastées, elle reprit la production de remorques et amorça celle de caravanes rudimentaires.

Dans ce contexte, aménager une petite fourgonnette comme la Transporter à la façon d’une caravane ne posait aucun problème. Ce projet aurait peut-être même servi d’excuse pour en amorcer la fabrication en série puisque, en 1952, 50 véhicules semblables furent produits. Des prototypes, précise l’auteur britannique, qui bénéficièrent néanmoins d’une visibilité indéniable lorsque l’un d’entre eux fut exposé au Salon de l’auto de Francfort, cette année-là.

Ainsi naquit le Camping Box, premier véhicule de tourisme motorisé commercialisé par Westfalia. Le produit prit son envol progressivement et devint de plus en plus sophistiqué. En 1955, l’entreprise offrait déjà deux versions : Standard et Export. Le Westfalia fut intégré formellement à la gamme des produits Volkswagen, une consécration qui lui valut même son propre catalogue orné du VW cerclé.

À l’origine, le Camping Box avait un toit fixe. C’était essentiellement une fourgonnette dans laquelle Westfalia insérait des meubles modulaires : une banquette transformable en lit, une table pliante utilisable à l’extérieur du véhicule (en fixant son socle au pneu de secours posé à plat), des modules de rangements et de cuisson, un lit transversal pour enfant au-dessus des sièges avant (le dossier de la banquette avant repositionné), etc. À partir de 1952, on dota ce véhicule d’un panneau ouvrant sur le toit pour aérer et éclairer l’habitacle. On le surnommait « l’écoutille de sous-marin » !

Westfalia offrit même des kits permettant de transformer soi-même sa propre fourgonnette en véhicule de camping. En 1963, par exemple, Volkswagen Canada offrait le « Canadiana » pour la modique somme de 395 $. Cet ensemble façon Ikea était livré dans une caisse et contenait toutes les pièces nécessaires pour fabriquer les meubles et autres modules constituant un intérieur minimaliste, mais tout de même vivable.

Puis, en 1965, Westfalia présente le Pop-Top. Ce petit couvercle en fibre de verre blanche se soulevait à la verticale pour accroître le dégagement intérieur et permettre de se tenir debout au centre du véhicule. Doté d’une toile avec moustiquaires, cet accessoire améliorait aussi à la ventilation et l’éclairage.

Le concept du toit ouvrant sera développé encore davantage. Westfalia offrira d’abord un toit rigide long qu’on soulevait latéralement depuis le côté passager. Ensuite, on vit apparaître le toit articulé depuis une extrémité du véhicule. Les premiers se soulevaient de l’arrière vers l’avant. Mais en 1973, en inversant ce concept, ce type de toit allait favoriser les très grandes personnes avec un plus grand dégagement pour la tête. C’est sans compter que les nouveaux toits ouvrants procuraient une couchette additionnelle, un « deuxième étage » très prisé des enfants.

Westfalia n’a pas le mérite d’avoir été la seule entreprise à transformer des fourgonnettes en véhicules de camping. Cependant, cette entreprise peut se targuer d’avoir atteint un succès commercial peu commun dont témoignent ces jalons : le 1 000e véhicule produit sur base de VW sort d’usine en 1957, le 30 000e en 1968, le 100 000e en 1971, le 175 000e en 1976 et le 500 000 Westfalia en 2001, alors que l’entreprise est passée sous la houlette de DaimlerChrysler.

La marque Westfalia redevient indépendante en 2008, mais elle déclare faillite en janvier 2010. Depuis 2011, elle revit au sein du groupe allemand Rapido sous la nouvelle appellation Westfalia Mobil.

DES ASSOCIATIONS QUÉBÉCOISES

DES SPÉCIALISTES

  • RvWestfalia, Sainte-Thérèse www.rvwestfalia.com
  • René Caux, spécialiste en mécanique et carrosserie, Saint-Narcisse-de-Beaurivage www.renecaux.com
  • Garage VAPS, Saint-Jean-sur-Richelieu www.garagevaps.com
  • Garage BJP (pose de moteurs Subaru), Saint-Césaire textileRef:814899595b2fae5e8ccfd:linkStartMarker:“www.benplace.com/bjp.htm
    (http://www.benplace.com/bjp.htm)”:http://www.benplace.com/bjp.htm

UN RÉCIT RAFRAÎCHISSANT

  • Un couple, une Amérique, un Westfalia de Jadrino Huot et Virginie Morel, textileRef:814899595b2fae5e8ccfd:linkStartMarker:“www.indianajad.com
    (http://www.indianajad.com/fr/index.php)”:http://www.indianajad.com/fr/index.php