Que la firme Cambridge Analytica ait utilisé les données de Facebook pour tenter d’influencer la dernière élection présidentielle américaine a créé une onde de choc pour des centaines de millions d’usagers du réseau social: ces internautes viennent de découvrir à quel point on en connaissait beaucoup sur leur vie privée.

Est-ce la même chose avec votre voiture? Oui, disent des experts.

Avec la multiplication des technologies d’assistance, et pas que pour les voitures de luxe, les constructeurs peuvent désormais enregistrer chacun des gestes que pose un conducteur sur la route.

La «boîte noire» sait exactement tout: votre trajet, votre destination, votre style de conduite, la température dans l’habitacle, si vos mains étaient sur le volant…

… presque si vous regardiez dans la bonne direction – ou pas – au moment d’un accident!
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Évidemment, la mort récente d’un automobiliste en Californie, Walter Huang, au volant de son Tesla Model X alors engagé en mode autonome AutoPilot, a frappé l’imaginaire.

Mais Tesla n’est pas seul dans cette course. Les constructeurs GM, Volkswagen et Nissan-Renault ont établi des partenariats avec la firme Mobileye pour intégrer des systèmes de caméras embarqués. Toyota a sa propre équipe de développement… bien que le constructeur nippon en ait suspendu le programme depuis l’accident cité au paragraphe précédent.

De même, FCA (Fiat Chrysler Automobiles) s’est associé avec Waymo, la compagnie-mère de Google. Uber est partenaire avec Volvo et Mercedes-Benz, ce dernier constructeur a également signé une entente avec l’équipementier Bosch. Oh, et BMW a ajouté la canadienne Magna à son consortium iNExt.

Bref, tous enregistrent – ou ont l’occasion d’enregistrer ces données, souvent sans que le propriétaire de la voiture ne le réalise.

Tesla n’est donc pas le seul, sauf qu’aucun autre constructeur ne fait autant face à cette réalité que lui.

De un, parce que la compagnie californienne semble conserver toutes les données de toutes ses voitures.

De deux, parce qu’elle est la seule – pour le moment – à recenser au moins deux morts à bord de ses véhicules lorsqu’ils se pilotaient d’eux-mêmes.

Rajoutez à l’équation que Wall Street se demande (enfin!) si Tesla aura assez de liquidités pour assembler – et livrer toutes les berlines électrique Model 3 promises depuis deux ans

… et voilà qu’un débat sur la vie privée de ses clients vient grandement compliquer la vie du patron de Tesla, Elon Musk.

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(Photo: Compte Twitter d’Elon Musk / Occasion: Poisson d’Avril)

Il y a un an déjà, le réputé journal The Guardian révélait n’avoir jamais trouvé de cas où Tesla avait demandé la permission du propriétaire de la voiture avant de partager les données de sa conduite avec des journalistes, notamment lors d’accidents impliquant la technologie Autopilot.

La publication britannique décrivait d’ailleurs plusieurs accidents impliquant des Tesla aux États-Unis, mais aussi en Suisse et à l’occasion desquels le constructeur avait refusé de communiquer les données à ses clients… mais n’a pas hésité à s’en servir pour leur imputer publiquement la faute.

Tesla rétorquait que cette pratique lui permettait de défendre sa technologie lorsqu’elle est injustement mise en cause sur la place publique.

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Ici, il faut souligner que chaque véhicule Tesla enregistre toutes les informations concernant le style de conduite et l’environnement, peu importe si le propriétaire a payé pour la fonction semi-autonome Autopilot – ou non.

De fait, le manuel du propriétaire indique que Tesla peut transmettre ces données à une tierce partie pour des besoins de recherche ou aux autorités policières, en cas d’accident. Pourtant, disent les lanceurs d’alerte, le contrat (Terms of Use) entre Tesla et ses clients n’expliquerait pas clairement que la compagnie peut publier les données captées par les véhicules.

D’autres médias ont d’ailleurs rapporté pareille situation… aussi loin qu’en 2012: rappelez-vous comment Tesla et le New York Times se sont affrontés sur la place publique, après qu’un des journalistes, John Broder, ait publié un article assez critique sur la berline Model S.

Tesla avait répliqué en publiant toutes les données colligées pour toute la durée de l’essai routier effectué par le journaliste…

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Ce qu’il se passe dans les voitures de Tesla… ne reste pas que chez Tesla, pour le moment du moins. Mais d’autres constructeurs seront, tôt ou tard, visés par semblables allégations.

Déjà, Morgan Stanley a lancé cette question hypothétique: «Que se passerait-il si Ford était dirigée comme une techno?»

La firme a répondu à sa propre interrogation en évoquant la possibilité que chaque voiture devienne alors une méga boîte noire et que son conducteur soit abonné à un «service de transport immersif» à faible coût. Les données recueillies pourraient ainsi être transmises à des entreprises de recherche (lire: de marketing) et rapporter annuellement jusqu’à 2000$ par usager.

Dans son livre The Zero Dollar Car (traduction libre: la voiture qui ne coûte rien), publié en novembre dernier, John Ellis, un ancien responsable de la technologie chez Ford, discoure d’ailleurs d’un futur rapproché où les voitures seront avant tout des moyens de transport loués ou achetés à bas prix et dont la rentabilité sera basée… sur la vente de données personnelles de ses utilisateurs!

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Est-ce que le public acceptera cette réalité? Peut-être que oui, sachant entre autres que les véhicules pourraient alors être équipés de capteurs biométriques permettant d’alerter plus rapidement les autorités en cas d’accident – transmettant en temps réel aux services d’urgence la situation de la voiture et de ses occupants.

La tendance serait davantage tolérée par les plus jeunes: «Les jeunes générations, qui sont désormais dépendantes de leurs téléphones intelligents, acceptent plus facilement cette réalité et s’attendent à vivre la même expérience avec leur voiture», croit Lisa Joy Rosner, directrice du marketing chez Otonomo, une firme de gestion de données colligées par les véhicules autonomes.

Mais cette situation inquiète les experts de la vie privée, car certains systèmes embarqués ont désormais la capacité de lier les données de nos cellulaires (pensez carnets de contacts, comptes de réseaux sociaux et agendas) à ceux de notre voiture, grâce à la connectivité Bluetooth.

Et évidemment, comme on le voit chez Tesla, ces données peuvent être facilement acheminées à celui qui a fabriqué le véhicule en question.

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D’ailleurs, le magazine Forbes citait récemment en ces termes le spécialiste américain de la sécurité automobile, Bruce Schneier: simplement parce qu’ils en ont la capacité, les constructeurs automobiles n’hésiteront pas à partager les données de conduite avec les firmes de marketing et de location automobile, voire les compagnies d’assurances.

«Ces données seront-elles utilisées contre vous pour annuler une garantie, par votre conjoint qui veut divorcer ou dans un procès criminel? », se demandait Forbes.

Sur cette sombre interrogation, rappelons que les boîtes noires se retrouvent déjà dans pratiquement tous les véhicules modernes – et que certains automobilistes acceptent déjà de tout livrer de leur conduite, question d’épargner mensuellement quelques dollars sur leur prime d’assurance