D’un point de vue strictement chauvin, l’histoire a de quoi nous intéresser. Mais lorsqu’on l’analyse objectivement, elle est tout aussi fascinante. Elle nous fait voir une compagnie, Infiniti, qui sort le tapis rouge à l’homme qui, souhaite-t-elle, pourra enfin la doter de l’identité qu’elle cherche depuis sa création en 1989, de cette image qui va finalement lui permettre de jouer à armes égales avec BMW, Audi et Mercedes-Benz.

On ne se le cachera pas, dans l’univers de la voiture de luxe, il y a la Sainte-Trinité allemande… et les autres. Du lot, Lexus a fait des pas de géant depuis quelques années, pendant qu’Acura s’enfargeait à répétition dans les fleurs du tapis. Et Infiniti ? Des progrès, certes, mais pas rien pour ébranler les colonnes du temple.

Et c’est là qu’entre en scène Karim Habib, que nous venons de rencontrer à l’occasion du Salon de Toronto. Infiniti est allé le ravir à BMW l’été dernier et lui a donné pour mission d’amener la bannière japonaise ailleurs.

Idéalement, dans la cour des grandes firmes germaniques.

Libanais d’origine, Karim Habib vit à Montréal entre l’âge de 11 et 24 ans. Ces années, qu’il qualifie de formatives, sont marquantes. Lorsqu’il quitte la métropole à la fin de son passage à l’Université McGill où il étudie l’ingénierie mécanique, il prend la direction du ArtCenter College of Design, en Suisse. Il terminera son apprentissage sur le design automobile au campus du ArtCenter à Pasadena, en Californie.

L’encre sur son diplôme à peine séchée, il est recruté par BMW où il fait ses débuts en 1998. Il va y oeuvrer jusqu’en 2009. Cette année-là, il nous laisse la plus belle Série 7 à avoir vu le jour. Quelques années auparavant, il avait accouché du Concept CS, une voiture aux lignes hallucinantes qui allaient changer les pratiques chez BMW.

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En 2009, il passe chez Mercedes-Benz, mais revient chez BMW en 2011. Il y était lorsqu’il a été approché par Infiniti à l’été 2017.

«Le temps passe tellement vite. Je réalisais l’été dernier que j’ai passé 19 ans de ma vie en Allemagne, plus qu’à Montréal que je considère toujours comme chez moi. Il faut savoir reconsidérer les choses et lorsque Infiniti m’a approché, j’y ai vu une opportunité.»

Après une carrière passée chez des constructeurs allemands, Karim Habib se sentait prêt à faire le saut dans un nouvel univers. «L’offre (d’Infiniti) m’a beaucoup plu et intéressé. J’avais toujours eu une vue externe sur la marque et j’ai toujours trouvé qu’elle avait réussi à produire des voitures incroyables au cours de son histoire. Je me souviens avoir été marqué par sa première publicité… sans voiture. Il fallait le faire !»

«Il y a quelque chose dans l’ingénierie de Nissan qui est fort intéressant. Infiniti a connu des hauts et des bas et on a maintenant la possibilité de construire quelque chose pour l’amener plus haut.»

Karim Habib, directeur du design chez Infiniti depuis juillet 2017

Et son principal défi, il est là. «Il faut définir la marque. C’est ce qui manque à Infiniti. Le slogan Empower the drive (Sublimer la conduite) doit prendre son sens. Il faut donner une liberté aux consommateurs.»

Ce qui motive Karim Habib à relever un tel défi au sein d’une organisation comme Infiniti, c’est justement la liberté qui s’offre à lui. «Il est possible de remettre en question beaucoup de choses, de challenger les idées en place. Chez les marques allemandes, c’était moins possible, parce que la recette est la même depuis des années et elle fonctionne. Infiniti cherche toujours à s’établir et ça nous permet de prendre plus de risque. En fait, on doit le faire», explique-t-il.

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Après avoir passé autant d’années à bosser au service de firmes allemandes, pourrait-on craindre de voir chez la nouvelle image que donnera Karim Habib à Infiniti un copier-coller d’une recette germanique éprouvée ? Après tout, on a déjà vu des stylistes de renom transposer leur langage d’une marque à une autre.

À cette interrogation, Karim Habib est éclairant sur deux points. «Pour moi, changer de compagnie, ça signifie vouloir faire autre chose. Je ne vois pas l’intérêt à répéter un style que j’ai déjà créé ailleurs. Cela dit, il faut faire attention, car l’industrie est très petite et il est possible de se brûler. Ça prend aussi une forte discipline pour ne pas répéter ce qu’on a déjà fait inconsciemment ailleurs.»

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Voilà pourquoi depuis l’été dernier l’homme de 47 ans habite au Japon. Là-bas, il s’imprègne de la culture locale. Mais, surtout, il se trouve submergé dans la façon de faire nippone à l’intérieur de son nouvel environnement de design.

Et la création de la prochaine image d’Infiniti, elle passe par là: «Je n’essaierai pas nécessairement d’amener un langage de forme qui sera mien chez Infiniti. Je tenterai plutôt d’interpréter un langage de formes qui pourrait définir clairement Infiniti. C’est ce que nous avons commencé à faire avec le concept Q Inspiration et les résultats le laissent transparaître. Le côté humain, organique et musculaire des lignes, c’est très japonais. Le résultat est très chaleureux. En étant au Japon, je prends connaissance de ce côté très puriste du design nippon.»

Et cet apprentissage qui se fait sur le terrain va se traduire, d’ici quelques années, par un premier véhicule qui portera sa signature. Très humble, le styliste refuse de parler de son design, mais fait plutôt référence au travail qui sera réalisé par son équipe. Ce nouveau produit, il est attendu à l’horizon  2020-2021.

Notre entretien avec Karim Habib a duré une trentaine de minutes. Bien que notre objectif était de prendre le pouls quant à son rôle chez Infiniti, d’autres thèmes ont été abordés et chaque fois, les réponses qu’il nous a fournies nous entraînaient ailleurs. Bref, nous vous proposons un résumé en lui laissant la parole…

Sur les voitures électriques

«La direction du groupe avec les voitures électriques est un élément intéressant et motivant. Ça demeure nouveau et il est possible de redéfinir un tas de choses, car nous n’avons pas de restrictions.»

Sur le métier, aujourd’hui, par rapport à ses débuts, en 1998

«C’est incroyable de voir à quelle vitesse les choses ont évolué. Il y a 20 ans, les systèmes de contrôle de stabilité étaient nouveaux et les puristes se demandaient qui pouvait bien avoir besoin de ça. Aujourd’hui, on imagine mal une automobile sans ça.»

«C’est la même chose avec les matériaux que l’on utilise et les outils qui les façonnent. Il est maintenant possible de faire des choses qui étaient impensables il y a quelques années, comme ajouter des formes concaves ou convexes aux flancs d’une voiture, par exemple.»

Sur ceux qui l’ont inspiré

«Ils sont nombreux, mais je dois dire que j’ai particulièrement admiré le travail de Davide Arcangeli à l’époque de la création de la E60 (BMW de Série 5 2004-2010). Je travaillais sur l’intérieur, lui sur l’extérieur, mais il m’a appris à réfléchir différemment. Il avait commencé chez Pininfarina à l’âge de 15 ou 16 ans. C’était un surdoué et il possédait ce petit côté italien qui est unique dans l’univers du design. Un personnage fascinant.»

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Sur les contraintes imposées aux designers

«Paolo Martin, celui qui nous a donné la Rolls-Royce Camargue et le concept Ferrari 512S Modulo, me disait qu’il y avait plus de contraintes à l’époque qu’aujourd’hui, contrairement à ce que plusieurs croient. Par exemple, jadis, nous avions très peu de choix avec les phares. On devait composer avec des ampoules. Aujourd’hui, les possibilités sont illimitées.»

«Les matériaux, beaucoup plus variés de nos jours, nous offrent plus de possibilités. La voiture est en train de se redéfinir et franchement, il y a peu de moments où on sent beaucoup de restrictions.»

Sur le secret d’un design réussi

«Je ne sais jamais si un de mes designs est réussi. Lorsque le travail est terminé, il y a toujours des choses que j’aime et d’autres que je n’aime pas. J’imagine que la meilleure récompense est de voir des gens au volant des véhicules que je conçois. Il y a quelque chose d’extraordinaire là-dedans, de se dire que ce qu’on a créé a séduit quelqu’un au point où il a acheté le produit.»

Sur sa meilleure création, à ce jour

Là, Karim Habib a pris une pause. «Habituellement, lorsqu’on me pose cette question, je réponds toujours que ce sera la prochaine voiture que je vais dessiner, mais là, votre question, avec la mention à ce jour, me force à regarder derrière. J’imagine que le concept CS chez BMW est celui qui m’a ouvert des portes. Je me rappelle surtout du moment où nous l’avons créé. C’était à Turin, en Italie, et nous travaillions 12 heures par jour là-dessus ; je n’ai jamais aussi bien mangé de ma vie sur une aussi longue période.»

Sur son quotidien, maintenant chez Infiniti

«C’est vraiment un moment privilégié pour moi, car je passe la majeure partie de mon temps en studio à créer. Lorsqu’il y aura plusieurs modèles en préparation, il y aura plus de réunions avec les différents groupes qui travaillent sur la conception et ce sera différent. J’ai vraiment beaucoup de plaisir en ce moment.»