Au Québec, près des deux tiers des accidents qui surviennent à motocyclette impliquent un autre véhicule, dit la Société de l’assurance automobiles du Québec (SAAQ).

Dans 40% de ces cas, la collision a lieu… non, pas sur l’autoroute: plutôt à une intersection.

Et alors, une fois sur deux, le même scénario se répète: un véhicule entreprend un virage à gauche sans discerner la moto qui s’amène dans la voie inverse. (Notez que ces statistiques font écho à ce qui se passe ailleurs sur le continent.)

Et alors, ça fait bang.

Exactement comme dans cette publicité percutante, télédiffusée il y a quelques années par la SAAQ et où l’on voit un motocycliste victime d’une mauvaise sélection visuelle de la part d’un conducteur.

Car les automobilistes ne voient pas les motos. Pourquoi ces dernières s’occultent-elles ainsi du champ de vision, voire de l’esprit des conducteurs?

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La réponse à cette question réside d’abord, et très logiquement, dans le petit format des motos.

De profil mince et illuminées par un seul phare, les motos peuvent facilement disparaître dans l’angle mort automobile ou être masquées par un pilier de toit, quand ce n’est pas par un objet extérieur à la voiture – un buisson ou une clôture, par exemple.

Certes, il y a ceux qui ne veulent pas voir les motos – ce qui pourrait faire l’objet d’un autre reportage, beaucoup plus psychologique celui-là.

Reste que la majorité des conducteurs, désireux de se montrer polis envers les motos, souffrent du syndrome du «je ne l’ai pas vue».

Ou encore du «je ne l’ai pas vue à temps», parce qu’ils en jugent mal la distance ou la vitesse.

C’est comme pour le phénomène du rétroviseur, dans lequel on peut d’ailleurs encore lire le célèbre avertissement Les objets dans le miroir sont plus près qu’ils ne paraissent:

Peut-être que l’automobiliste aura vu au loin une moto s’approcher. Sauf qu’illusion d’optique oblige, il aura perçu ce «petit objet» beaucoup plus loin qu’il ne l’est en réalité

Par ailleurs, parce qu’elles en imposent moins sur la route, les motos subissent le préhistorique «J’suis plus gros qu’elle, elle va attendre» de la part de ceux qui, à l’abri dans leur habitacle hermétique et insonorisé, se sentent invincibles.

«L’humain prend spontanément plus de précaution et garde plus de distance vis-à-vis d’un obstacle visuellement plus important, explique Audrey Chaput, porte-parole de la SAAQ. La faible largeur des motos a donc un effet de masse peu dissuasif.»

«Et c’est une réalité, dit Bertrand Gahel (photo ci-dessous), auteur du Guide de la Moto publié depuis deux décennies. Si je roule en scooter, je me fais continuellement tasser; mais si je roule en Harley-Davidson, je suis – un peu – plus respecté.»

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Derrière la non reconnaissance, la plupart du temps inconsciente, des automobilistes envers les motos, il y a une seconde raison: la dynamique (perçue) du déplacement.

Cette fois, c’est Jacques Bergeron, professeur titulaire de psychologie et directeur du Laboratoire de simulation de conduite à l’Université de Montréal, qui explique:

«Avec leurs dimensions comparables à celles des piétons et des cyclistes, les motos sont intuitivement associées, par le cerveau humain, à un véhicule qui se déplace lentement et pour lequel on est pas mal sûr de savoir où il va se trouver quelques secondes plus tard.»

Mais c’est loin d’être le cas: versus les voitures, non seulement les motos atteignent des vitesses de pointe plus élevées, mais elles rejoignent ces vélocités plus rapidement.

Un automobiliste qui scanne attentivement les alentours peut donc ne rien voir mais, un court moment plus tard, se retrouver avec une moto dans son angle mort.

Ou, s’il est en train de virer à gauche, dans sa portière de droite.

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Les quatre experts de la moto interrogés pour ce reportage – et cumulant presque un siècle et demi d’expérience – affirment que le phénomène du «je n’ai rien vu» est directement relié aux longs mois d’hiver.

Autrement dit, les conducteurs québécois se sont déshabitués pendant la froide saison à la présence des motos.

«Nous disparaissons six mois par année, les automobilistes ont donc le temps de nous oublier,» résume Pierre Lessard, instructeur de conduite moto depuis 35 ans et auteur du livre Conduire sa moto en pro (2006).

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Mais le professeur de psychologie Jacques Bergeron contredit la chose: «Mes lectures internationales me disent que même dans les contrées où il faut toujours beau et chaud, donc là où les motos sont présentes à l’année, les automobilistes ont quand même de la difficulté à les percevoir.»

Cela dit, si les motos passent (trop) souvent inaperçues, c’est peut-être parce qu’elles sont beaucoup moins nombreuses sur la route que les automobiles, dit la SAAQ.

Et moins nombreuses, elles le sont: pour chaque moto en circulation au Québec, il y a l’équivalent de 31 véhicules de promenade immatriculés.

Par contre, selon un ratio de victimes par 100 000 unités, les motocyclistes se tuent ou se blessent gravement six fois plus que les automobilistes.

Besoin d’une dernière raison? Pensez aux nombreuses stimulations visuelles urbaines avec lesquelles tous les conducteurs doivent composer: panneaux de signalisation, placards publicitaires, circulation à la fois mixe et dense, feux rouges et arrêts, passages pour les piétons, corridors réservés aux autobus, cyclistes qui sortent de nulle part…

… sans oublier tous ces événements qui surviennent dans l’habitacle automobile: le téléphone intelligent qui sonne, le système de navigation qui énonce le prochain virage, l’alerte aux angles morts qui résonne, la climatisation qui faut ajuster…

… et voilà une formule qui n’est jamais à l’avantage d’un motocycliste.

… selon les experts interrogés pour ce reportage, les usagers de la route les plus respectueux des motocyclistes sont les camionneurs.

D’une part, « ils sont constamment sur la route, » dit Costa Mouzouris. Et de l’autre, ces chauffeurs de mastodontes sont accoutumés à négocier avec beaucoup plus petit qu’eux.

En prime, « bon nombre sont eux-mêmes des motocyclistes, » conclut Costa Mouzouris (photo ci-dessous).

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Merci à nos experts de la moto pour leur témoignage et leur belle collaboration:

PIERRE LESSARD
Instructeur de conduite moto depuis 35 ans, auteur du livre Conduire sa moto en pro. (Éditions Isabelle Quentin, 2006)

COSTA MOUZOURIS
Instructeur de conduite moto, chroniqueur depuis 15 ans pour plusieurs publications, dont le magazine Canada Moto Guide et le quotidien National Post.

ROBERT LANGLOIS
Directeur – Propriétaire de l’école de conduite Tecnic Montréal Ouest et instructeur de conduite depuis trois décennies. Il fut chroniqueur pendant 25 ans à la défunte revue MotoJournal.

BERTRAND GAHEL
Auteur du livre Le Guide de la Moto, publié depuis deux décennies, journaliste collaborateur à la Presse depuis 2003.