Au Québec, c’est l’Industrielle Alliance la première qui, il y a deux printemps, lançait Mobiliz.

Desjardins a suivi un an plus tard avec Ajusto, puis Bélair Direct avec automérite à la fin 2013 et, en début d’année, Intact Assurance a fait de même avec Ma Conduite.

Au coeur de ces programmes: un dispositif (fourni gratuitement) que l’on branche dans le port “diagnostic” OBD de son véhicule et qui enregistre nos habitudes de conduite.

Bref, une bête noire – pardon, une boîte noire.

Dans le jargon de l’assurance, on appelle ça le TAFU: tarification de l’assurance fondée sur l’usage (UBI en anglais, ou usage-based insurance).

Chez Ajusto et Mobiliz, le “machin” est installé de façon permanente, mais les automérite et Ma Conduite se contentent d’une période d’évaluation de six mois, après quoi on estime qu’on en sait suffisamment sur votre conduite et le dispositif est débranché. Voilà qui devrait plaire (un peu plus) aux (nombreuses) voix qui s’écrient à la surveillance indue.

Objectif proclamé à grands coups de publicités pour le client? Des réductions pouvant atteindre jusqu’à 25% de la prime.

Dans les faits, la moyenne des rabais, après le 5% automatiquement déduit à la souscription, est de 12% (du moins chez Desjardins, où l’on dit qu’un client admissible sur trois choisit d’adhérer à Ajusto).

Au Québec, la prime moyenne d’une police d’assurance automobile est de 650$.

C’est dire que celui ou celle qui accepte que sa conduite – et éventuellement… quoi d’autre? – soit surveillée par son assureur, le fait pour économiser grosso modo une centaine de dollars par année.

Notez que le client profite de ce rabais qu’au renouvellement de sa police – sauf chez Mobiliz, qui applique la réduction de façon mensuelle (nous verrons comment plus loin).

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Et maintenant, jetons un oeil sur l’objectif – moins décrié, celui-là – pour les assureurs.

De toujours, les actuaires des compagnies d’assurance ont misé sur des stéréotypes d’âge, de sexe, de type de véhicules et de localisation pour établir les primes.

Mais avec ces “Big Brothers” dans les véhicules, ils sont plus à même de séparer les conducteurs “full testostérone” de ceux qui sont respectueux du Code de la route.

“C’est avantageux pour nous, car nous pouvons attirer de bons conducteurs et encourager l’adoption de meilleures habitudes de conduite”, peut-on lire dans un rapport trimestriel (novembre 2013) de Desjardins.

L’autre avantage pour l’assureur, pourrait-on rajouter, est d’éventuellement (sur)charger les autres conducteurs qui refusent d’être sous la supervision d’une boîte noire, pour quelle raison que ce soit.

Pour l’heure, seul Mobiliz se donne le droit d’augmenter la “partie variable” de la prime d’un assuré – une augmentation qui peut varier de 50% pour “l’imprudent” à 100% pour “l’irresponsable”.

À ce jour, les autres assureurs ne haussent pas (encore…) les coûts d’assurance des “mauvais” automobilistes abonnés TAFU.

On va se dire les vraies affaires: on parle ici de partager avec son assureur, moyennant une économie qui représente une dizaine de dollars par mois, des informations qui, autrement, demeureraient secrètes.

Certes, si vous êtes un conducteur prudent, patient et qui respecte les lois et les limites, le TAFU pourrait être pour vous. À condition de ne pas être trop chatouilleux sur le respect à la vie privée, mais ça, nous y reviendrons plus loin.

Ceci dit, si vous avez le pied pesant, des tendances agressives au volant et que, bon, votre boîte à gant recèle quelques contraventions pour excès de vitesse, vous feriez mieux de vous tenir loin des TAFU.

C’est que l’enregistreur transmet pas mal d’infos à votre compagnie d’assurance: vos accélérations forcées, vos décélérations brusques, vos virages et changements de voie, les kilomètres que vous parcourrez, à quelle vitesse, à quel endroit et à quel moment de la journée vous les parcourrez…

… alouette.

Les assureurs ont établi des barèmes pour déterminer ce que sont des “accélérations forcées” et des “décélérations brusques” (des vélocités entre 12 km/h à 15km/h à la seconde) et des “mauvais moments” pour rouler (de minuit au petit matin).

Ces barèmes, qui se ressemblent d’une compagnie à l’autre, sont ceux qui séparent les “bons” des “mauvais” conducteurs – et sur lesquels reposent les rabais accordés.

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Ces barèmes font-ils du sens? Ou, au contraire, discriminent-ils de façon aléatoire, sans rapport avec la réalité?

Certains consommateurs mécontents laissent entendre dans des forums Internet qu’il est difficile d’obtenir des rabais qui se respectent.

En effet, qu’en est-il de ceux qui accélèrent et décélèrent régulièrement, parce que leur trajet quotidien s’effectue sur les autoroutes?

Réponse de Bélair Direct/automérite: “Si vous accélérez de façon graduelle, comme on doit le faire en général lorsqu’on veut entrer sur une autoroute ou lorsqu’on repart après avoir fait son arrêt obligatoire, vous ne serez pas pénalisé. L’important est de ne pas écraser l’accélérateur.”

Par ailleurs, la plupart des programmes favorisent ceux qui conduisent moins de 15 000km par année.

Est-ce dire qu’il faut limiter ses déplacements pour économiser quelques dollars? À ceux qui seraient tentés de débrancher “occasionnellement” le dispositif, sachez que les rabais risquent alors d’être annulés.

Qui plus est, merci à la technologie GPS, les assureurs sauront désormais qui respecte les limites de vitesse. Ceux qui les transgressent pourraient voir leur rabais négativement affectés.

Même que Mobiliz, qui cible expressément les jeunes conducteurs de 16-24 ans (son site Internet utilise abondement le tutoiement), va plus loin: chaque grand excès de vitesse équivaut à une surprime mensuelle de 10$.

Mobiliz a cependant une toute autre philosophie, versus les autres programmes concurrents: ses rabais (ou surcharges) s’appliquent mensuellement sur une partie (variable) de la prime et le “compteur” se remet à zéro à chaque 1er du mois.

Vous êtes plusieurs à conduire le même véhicule équipé d’un TAFU? “Too bad” si l’autre ne fait pas les mêmes efforts que vous: le tableau de bord personnel, à consulter dans Internet, ne fait pas de distinction entre les conducteurs – et donc, les rabais n’en font pas non plus.

Certes, les programmes stipulent, chacun à leur façon, que vos données de conduite ne seront utilisées que ce pour quoi elles ont été recueillies, non pas à des fins de résiliation ou de non-renouvellement de votre assurance, encore moins contre vous lors d’une réclamation.

Sauf que, par exemple chez Bélair Direct, on “pourrait analyser ces données pour déterminer si votre police et votre prime reflètent votre propre profil d’assurance.”

Ou encore: “Vos données peuvent également servir à établir et à évaluer des réclamations, en plus de détecter et prévenir des fraudes.”

C’est sans compter ces situations majeures où les assureurs, tout comme les compagnies de téléphone ou celles émettrices de cartes de crédit, pourraient être tenus de remettre vos données aux forces policières.

On ne peut qu’imaginer ce qui se produira si vous êtes impliqué dans une collision, qu’on fouille votre “boîte noire” et découvre que votre véhicule était stationné à un bar – bar où les caméras montrent que vous avez ingurgité quatre ou cinq consommations bien tassées en moins de deux heures…

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