Ce “profilage automobile” est récent et on ne sait encore trop où ça va aller (comme nous l’explique la première partie de ce dossier). Mais une chose est assurée (sans jeu de mots): le visage de l’industrie est irrémédiablement en train de changer.

Déjà, à travers le monde, près de six millions de polices d’assurance ont ce penchant “télématique”, dit la firme internationale Ptolemus Consulting.

Le marché s’est férocement développé ces dernières années, principalement en Angleterre, en Italie et aux États-Unis – quelque 200 000 de nos voisins du Sud s’abonneraient à la chose à chaque mois.

Du côté américain, des volets payants ont même commencé à se greffer à la télématique de base. Par exemple, les parents peuvent s’abonner à un service d’envoi de textos d’alerte, signalant que leur adolescent, au volant de la voiture familiale, vient de dépasser les limites de vitesse.

Ces boîtes noires sont également appelées en renfort en cas de vol: non seulement elles aident à localiser le véhicule subtilisé, mais elles peuvent même, à distance, en désactiver le démarreur.

HeapMedia268639

Crédit: Gif du Québec

Sans surprise, la pratique qui consiste à faire embarquer Big Brother à bord des véhicules soulève des inquiétudes, notamment chez Option Consommateurs. L’avocate responsable du service budgétaire et juridique (par intérim), Sylvie De Bellefeuille, s’interroge:

Au-delà des habitudes de conduite, est-ce qu’éventuellement, l’on colligera d’autres données?

Si oui, lesquelles – et qu’en fera-t-on?

“De par vos déplacements, on peut en dire beaucoup sur votre rythme de vie: où vous faites votre épicerie, si vous découchez trois fois par semaine…”

- Me Sylvie De Bellefeuille

De même, à qui appartiennent ces données: à l’assureur ou au propriétaire du véhicule assuré – même si ce n’est pas lui qui le conduit?

La mesure, pour le moment volontaire, deviendra-t-elle obligatoire – avec toutes les conséquences que l’on peut (ou pas) imaginer?

Surtout, est-ce dire qu’en attirant les clients les plus profitables et les moins réclamants, les assureurs diviseront autrement la tarte du risque (pourtant l’essence même de leur existence) et se rattraperont copieusement du côté des “mauvais” conducteurs – ou de ceux qui n’en veulent pas, de ce George Orwell assis sur la banquette arrière?

Et si les assureurs en venaient à ne plus vouloir assurer ces derniers?

Déjà, les clients qui détiennent un dossier criminel (comme pour une conduite avec facultés affaiblies) voient leur candidature aux TAFU rejetée. Pourrait-il en être de même pour ceux qui cumulent d’autres bourdes non criminelles?

L’industrie elle-même cherche à poser des balises: le Regroupement des cabinets de courtage d’assurance du Québec (RCCAQ) vient de demander à l’Autorité des marchés financiers d’émettre de grandes lignes directrices.

L’organisme recommande entre autres que les TAFU restent une mesure volontaire, que le type de données colligées soit limité, que ces renseignements soient personnels – donc qu’ils appartiennent au consommateur, non pas à l’assureur – et qu’ils soient entreposés de façon sécuritaire au Canada.

Il faut savoir que la cueillette des données et la logistique informatique à la base de ces programmes est l’affaire de tierces parties et que certaines d’entre elles sont basées à l’extérieur de nos frontières – aux États-Unis, en Italie, voire à Hong Kong.

Mais pas besoin d’aller aussi loin que la Chine pour tomber sur une histoire de fuite de renseignements: pensez HeartBleed…

Reste que le mouvement de la télématique dans l’assurance automobile (et peut-être dans son ensemble) est inexorable. “Le génie est sorti de la bouteille,” confirme justement la firme Deloitte.

On devrait donc assister à une surenchère de programmes, à grands coups de publicités et de rabais que se livreront les assureurs. Le RCCAQ estime que d’ici 2017, jusqu’au tiers de toutes les polices d’assurance automobile au pays seront tarifées à l’aide de la télématique.

Comme le dit si bien la compagnie SSQ, qui s’inscrit en marge du phénomène avec une publicité ironisant la pratique des boîtes noires chez ses concurrents: “Je noooooote”…