Tous les experts s’entendent: troquer son véhicule pour une voiture plus économique en carburant, avec pour seul objectif de sauver à la pompe, ne vaut généralement pas la peine.

Et si ça ne vaut pas la peine, c’est pour une raison toute simple: davantage que le coût en carburant d’un véhicule, c’est sa dépréciation qui fait le plus mal.

Éric Brassard, comptable agréé, planificateur financier et auteur du livre Finance au Volant, le dit bien: «D’un point de vue strictement financier, il est rarement avantageux de changer de voiture (pour aller vers une neuve) uniquement pour des questions d’économie d’essence. La dépréciation d’une voiture neuve élimine souvent toutes les économies dans les frais de fonctionnements futurs.»

«Pour la presque totalité des automobilistes, la perte de valeur excédera le montant à économiser sur la dépense en carburant,» renchérit George Iny, président de l’Association pour la protection des automobilistes (APA).

Vous doutez? Vous voulez des preuves? En voici.

Bon, vrai que notre exemple de Chevrolet Suburban versus une Smart fortwo est exagéré. Celui qui roule en utilitaire pleine grandeur ne se magasine sûrement une petite deux places urbaine – à moins que sa vie ait drastiquement changé.

Prenons donc un exemple plus réaliste et, pour bien faire les choses, utilisons les données gracieusement fournies par Canadian Black Book.

Vous roulez en Chevrolet Malibu V6, que vous avez achetée il y a quatre ans pour 24 895$, plus taxes. Vous vous demandez s’il vous aurait été financièrement intéressant de la vendre l’année suivante pour acheter la Chevrolet Cruze Eco (20 160$, plus taxes).

Après tout, votre Chevrolet Malibu V6 fait du 10,7L/100km, alors que la Chevrolet Cruze Eco promet du 7,6L/100 km… C’est tentant, non?

Quelques calculs, maintenant: si l’on tient compte du prix moyen du litre d’essence au Québec il y a quatre ans (1,37$), la différence de consommation entre la Chevrolet Malibu V6 et la Chevrolet Cruze Eco aurait représenté une économie en carburant, pour la premièere année, de 850$ (à raison de 20 000 km/an).

(À 30 000km/an, l’économie annuelle passe grimpe 1274$ et, à 50 000km/an, à 2124$.).

Mais rares sont ceux qui changent de voiture après une année, donc envisageons un horizon de quatre ans – jusqu’à aujourd’hui. Ainsi, en estimant que le prix moyen de l’essence se maintient, malgré les chutes et les hausses, celui qui troque sa Chevrolet Malibu pour une Chevrolet Cruze Eco aurait à la pompe, au cours de ces quatre années, quelque 3603$.

(S’il avait roulé 30 000 km par année, cette économie aurait grimpé à 5404$ – voire à 9006$ s’il avait roulé 50 000 km par année.)

Ici, on est tous bien d’accord: voilà qui en fait, des bidous versés aux pétrolières…

Mauvais réflexe

Notre prochain réflexe est maintenant de comparer ce que la Chevrolet Malibu V6 vaut aujourd’hui versus son prix d’achat d’il y a quatre ans. Le CBB annonce une valeur de revente de 9200$ pour la berline intermédiaire vieille de quatre ans (les petites annonces demandent deux ou trois milliers de dollars de plus, mais sait-on si les vendeurs obtiennent leur prix…).

Reste que c’est le choc: la Malibu, après quatre ans, ne vaut plus que le tiers de sa valeur. Ouch!

Mais… ce calcul est une erreur. Car, soutient Éric Brassard, ce qui est passé est passé.

La dépréciation à calculer doit plutôt être celle que l’on assumera dans les années à venir si l’on conservait ce véhicule. C’est dire que notre propriétaire de Chevrolet Malibu doit se demander quelle valeur aura sa voiture dans quatre ans.

Et à cela, le CBB répond: 2500$. Donc, dans quatre ans, versus ce qu’elle vaut aujourd’hui, la Chevrolet Malibu alors vieille de huit ans aura perdu un autre 6700$ d’équité. Quand même moins douloureux, n’est-ce pas?

C’est surtout moins douloureux… que la perte qu’il faudrait assumer pour la Chevrolet Cruze Eco. Car celle qu’on aurait alors achetée neuve cette année-là (à 20 160$, plus les taxes et les frais d’intérêts) ne vaudra plus, dans quatre ans, que 7650$, dit le CBB.

Cette dépréciation de 12 510$ sur quatre ans est pas mal plus féroce que pour la «vieille» Chevrolet Malibu qui, elle, aura déjà subi il y a longtemps le plus fort de sa dépréciation.

Mais c’est loin d’être fini. On doit maintenant rajouter l’insulte à l’injure: pendant les quatre années en Chevrolet Cruze Eco, il aurait sans doute fallu renouer avec des frais d’intérêts et des paiements mensuels (qui, assumons-nous ici, venaient de se terminer pour la Chevrolet Malibu).

Donc, la vraie « patente » réside dans les chiffres qui suivent:

Dans un cas, la Chevrolet Malibu perd 6700$ sur quatre ans.

Dans l’autre, la Chevrolet Cruze Eco perd 12 510$ sur quatre ans, mais comme elle fait économiser 3603$ en essence, cette perte est réduite à 8907$.

Résultat: 6700$ pour la première, 8907$ pour la seconde… On «perd» donc 2207$ de moins à… conserver la Chevrolet Malibu.

Pensez-y un moment: 2207$… on en consomme, des litres d’essence, pour cette somme! De fait, on consomme de quoi permettre de rouler, en plus grosse et plus confortable Chevrolet Malibu, près de 15 000 km de plus.

Et c’est ça qu’il faut garder en tête: «Certes, les dollars versés à la pompe peuvent faire mal, parce qu’on les voit s’envoler jour après jour, dit Josh Bailey, porte-parole de Canadian Black Book. Reste que c’est la dépréciation qui fait encore plus mal. Mieux vaut alors conserver son véhicule, surtout si on a déjà assumé la perte de moitié, voire des deux tiers de sa valeur.»

Pour ce spécialiste des valeurs de revente, mais aussi pour tous les autres experts que nous avons interrogés dans le cadre de ce reportage, mieux vaut un véhicule «goinfre» et ce… même si le prix du litre atteignait les 2$.

«Il existe sûrement un point de bascule où ça vaudra la peine de perdre en dépréciation automobile, dit Josh Bailey. Mais pour ça, il faudra beaucoup rouler et il faudra que le prix de l’essence, croyez-le ou non, soit beaucoup plus élevé que 2$ le litre.»

Juste pour le plaisir, un dernier calcul: celui qui voulait se départir de son Chevrolet Suburban au profit d’une Smart aurait économisé presque 10 000$ en carburant sur quatre ans. Mais… est-ce que ça aurait compenser pour la perte de valeur de son Suburban? Et surtout: est-ce qu’au plus fort de la hausse du prix du carburant, il y a quatre ans, il aurait trouvé un acheteur pour son gros utilitaire gourmand?

Donc, dans à peu près tous les scénarios automobiles que l’on puisse envisager, il n’est pratiquement jamais rentable de se débarrasser d’un véhicule gourmand, mais pour lequel on a déjà assumé la plus grande partie de la dépréciation, afin d’en acheter un (neuf) plus frugal.

Un bémol, cependant: «Si on troque son véhicule pour une voiture d’occasion, les chiffres pourraient être plus intéressants, dit M. Brassard. De même, si le changement de voiture était de toute façon déjà prévu d’ici peu, le résultat pourrait être positif.»

À vos calculettes!