S’il est une chose que Horacio Pagani souhaite que les gens comprennent, dit-il, c’est que sa Pagani Zonda “n’est pas tombée comme ça du ciel; il s’agit au contraire d’un rêve aux racines très profondes.”

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Déjà, à l’âge de 10 ans, dans son village natal d’Argentine, Horacio Pagani construisait des modèles réduits de voitures – armé d’à peine quelques retailles de bois Balsa, d’un rasoir Gillette, d’un pot de colle et de papier sablé.

À 12 ans, il affirme sur le ton le plus naturel du monde, autour d’un dîner familial de ravioli à la dinde et au fromage ricotta (!), que “lorsque je serai grand, je construirai les plus belles voitures sport à Modène”.

Oui, oui: la Modène d’Italie, pays de ses ancêtres mais aussi de son idole de toujours, Léonard de Vinci, pour qui il voue une admiration sans bornes. Oui, oui: cette même province qui a donné naissance à ces Ferrari qui, au gré des pages d’AutoMundo et Mecánica Popular, faisait rêver le jeune Pagani.

C’est d’ailleurs en feuilletant des piles et des piles de ces magazines que l’adolescent argentin tombe sur des photos de jeunes designers, à la besogne dans des ateliers qui allaient un jour devenir célèbres: Pininfarina, Bertone…

En juillet 1983, Horacio Pagani n’a qu 27 ans lorsqu’il débarque en Italie avec en poche quelques centaines de dollars et… un poste de technicien (!) chez Lamborghini.

Ce poste, on le lui a attribué sur la recommandation d’un certain Juan Manuel Fangio, alors tout juste retraité de la F1 avec ses cinq titres mondiaux.

Sauf que ce même poste chez la marque italienne allait momentanément lui passer sous le nez, période de récession oblige. Voilà qui force le nouvel immigrant et sa toute jeune épouse, Cristina, à vivre chichement de leurs économies: ils passeront un été à camper sous la tente et à rouler à vélo, des items qui trônent encore aujourd’hui dans le bureau Pagani…

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Trente ans et moins de 200 voitures Pagani plus tard, l’Argentin aujourd’hui âgé de 58 ans est à la tête de l’un des constructeurs automobiles les plus sélects de la planète, avec à peine une vingtaine d’unités fabriquées entièrement à la main chaque année.



Sélect? Parlez-en au pilote de F1 Lewis Hamilton (Mercedes), qui s’est pointé lors du dernier Grand Prix de Monaco au volant de son exclusive Pagani Zonda LH (ses initiales, évidemment…), toute de pourpre vêtue et propulsée – comme toutes les autres Pagani – d’un moteur AMG Mercedes.

La première Pagani Zonda, du nom d’un vent chaud qui souffle dans les Andes, a volé la vedette lors de son dévoilement mondial au salon de l’auto de Genève en 1999. L’histoire aurait pu s’arrêter là, comme elle le fait pour la plupart des “supercars”…

… mais non: les versions allaient se succéder au fil de la décennie, notamment avec la Pagani Zonda R qui a établi, en 2010 au légendaire circuit Nürburgring, un record de tour en 6min47.

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Mieux encore: une deuxième génération, présentée en 2011, allait non seulement porter le flambeau, mais (enfin) s’offrir à l’Amérique:

La Pagani Huayra (prononcez WHY-ra), du nom du dieu Inca du vent, peut être commandée aux concessionnaires de Toronto (Pfaff Automotive Partners), San Francisco, Beverly Hills, Miami, Dallas et… Greenwich au Connecticut, pour la modique somme de 849 000 Euros (1,24$ million canadiens).

Temps d’attente avant de pouvoir mettre la patte sur son exemplaire fabriqué main? Plus ou moins deux ans…

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“Je ne sais même plus comment tout ça a démarré…”

- Horacio Pagani

Pourtant, personne dans la famille italienne Pagani, immigrée trois générations plus tôt en Argentine, n’avait jusqu’alors fait montre de quelque passion automobile qui soit.

Bien au contraire: dans la ville industrielle de Casilda, les Pagani étaient des… boulangers.

Horacio Pagani vous le confiera lui-même, il ne se souvient pas du jour où il est tombé en amour avec les voitures: “L’origine de cette passion remonte à si loin, que je ne sais même plus comment tout ça a démarré.”

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Alors que les gamins de son âge s’en donnaient à coeur joie aux sports, aux loisirs et à la “cruise sur la main”, Horacio Pagani visite plutôt les compagnies métallurgiques qui parsèment sa ville industrielle.

Il y amasse non seulement les pièces pour confectionner ses premières créations, il y collectionne également l’amitié – et l’amusement teinté de respect – de ceux qui y travaillent. Ceux-ci, en échange des délices de la boulangerie familiale Pagani, ne se font pas prier pour donner au jeune garçon qui un coup de main, qui une machine devenue inutilisable.

Pagani découvre alors le plaisir de désassembler, puis de fabriquer de ses mains des mini-motos, voire une auto en “kit” qu’il recompose avec de vieilles pièces de Renault Dauphine… tout ça, avant même de finir l’école secondaire (1973).

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Horacio Pagani n’a que 17 ans mais, déjà, il est s’intéresse autant à la fabrication elle-même, qu’au design et à l’art de rendre esthétiquement unique.

Souvent, il apporte la pièce qui pique sa curiosité – ou lui donne du fil à retordre – jusqu’à sa table de chevet, où il la ponce, la polit, la peint, l’étudie sous tous les angles…

C’est à cette époque qu’il découvre la fibre de carbone, un procédé émergent qui lui semble prometteur – sans doute parce qu’il lui rappelle les possibilités du bois Balsa.

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Oh, il aura bien des velléités de formation tant technique qu’universitaire, mais chaque fois, la vie – un professeur qui s’envole avec l’argent des étudiants, le chaos politique des années Perón – se charge de lui montrer que les bancs d’école ne sont pas faits pour l’autodidacte qu’il est.

En septembre 1976, deux mois avant son 21e anniversaire, il cause une commotion familiale en annonçant qu’il ne sera pas un diplômé universitaire, mais qu’il entend plutôt construire sa “factory”.

Ce très rudimentaire building de 80 m², fabriqué de matériaux recyclés, est le premier toit que s’offre Horacio Pagani Design, une compagnie qui ne compte… qu’un seul employé: lui.

Premier contrat? La confection de tabourets de bars…

Je vous raconte tout ça et, du coup, vous imaginez un grand homme au franc parler, au geste large et à la voix qui porte. Un bulldozer, quoi.

Pas du tout: Horacio Pagani est réservé, modeste même, un attribut renforcé par sa petite et mince taille (il fait moins de 5,5 pieds). Derrière ses lunettes rondes à la professeur Tournesol, son regard est à la fois philosophe et pénétrant.

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Poli, discret et élégant même en tenue décontractée, d’une délicatesse aux limites du féminin, il a un sens du détail qui lui a fait commander ce jour-là de hisser le drapeau canadien au faîte de son quartier général, en l’honneur de notre visite.

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Dans son bureau transformé en salle de conférence où l’immense fenestration laisse entrer à flot la lumière du jour, il prend le temps d’allumer des chandelles, de parfumer l’ambiance de jasmin. Comme quoi tout doit être parfait; à l’instar de ses voitures!

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C’est dans un petit coin industriel tout propret de San Cesario sur Panaro, dans la province de Modène, qu’a trouvé à se loger, dans les années 1990, un Horacio Pagani alors en charge du département de fibre de carbone chez Lamborghini.

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C’est encore dans cet édifice conçu par Pagani lui-même – mais aussi à la nouvelle usine, telle une logique et bien nécessaire expansion située quelques rues plus loin – que l’on sent la féroce quête de perfection qui anime le constructeur. “Je ne crois pas aux compromis, dit-il; ils ne sont qu’un parapluie, jamais un toit.”

Chaque détail est pensé, repensé, re-repensé, comme à l’époque où, gamin, il rapportait les pièces jusqu’à sa table de chevet et les étudiait, encore et encore, afin de dénicher une solution simple à ces complexes et nombreux problèmes qui sont le lot des créateurs.

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Et lorsque la perfection devient une telle obsession, eh bien on met en marché des voitures dont chaque pièce a été assemblée à la main, sans automatisation aucune.

Sont de même opérés manuellement les vacuums où est produit le carbo-titane, un matériau exclusif développé et breveté par Pagani et qui réunit la solidité de la fibre de carbone à la flexibilité du titane – mais qui coûte jusqu’à six fois plus cher à mener en production que toute autre matière…

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Et que personne n’essaie de s’en tirer avec une pièce, aussi petite soit-elle, qui n’est pas la perfection incarnée. Parce que la nuit, Pagani déambule (encore) dans ses ateliers, inscrivant ici et là quelques commentaires bien sentis que les employés trouveront au petit matin…

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Vous savez ce qui impressionne le plus, dans ces installations où tout est fabriqué main, jusqu’aux chariots d’assemblage – et où même les vis et tarots portent l’inscription Pagani?

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Que non seulement l’entreprise ait réussi à survivre malgré une fabrication à la limite de l’artisanal – depuis le tournant du millénaire, moins de 200 voitures ont été livrées par la petite équipe d’une soixantaine d’employés – mais qu’elle en soit arrivée à ce niveau de raffinement et de sophistication sans, derrière pour la soutenir, toute la grosse machine propre aux géants automobiles de ce monde.

La sophistication est ultime, et elle se reflète jusque dans les habitacles inspirés des premières Bugatti. D’ailleurs, la seule et unique fois où votre soussignée a pu admirer un tel niveau de magnificence intérieure, c’est dans la Bugatti Veyron à 2,5$ millions.

Même les Rolls Royce n’ont pas cette aura d’écrin à bijou…

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