Prenez un moment pour observer l’état de l’autoroute la plus près de chez vous. Pas ses cahots, mais bien son environnement global.

Vous voyez? Non, vous ne voyez pas? Alors, laissez-nous vous expliquer: ce qui semble n’être qu’un simple ruban asphalté posé entre deux villes a été conçu (il y a bien des années, certes) en fonction de grands principes de géométrie routière.

Les ingénieurs au MTQ qui veillent à leur planification et à leur réfection vous diront qu’une autoroute, c’est un amalgame exponentiellement aggravant de normes de conception, de calculs de vitesse, de distance et de rayons de courbure, d’accès restreints et d’abords dégagés, de talus en pente douce et…

… d’obstacles qui doivent en être suffisamment éloignés pour qu’un véhicule déviant ne vienne pas s’y planter.

Oh, sur une ligne droite, on pourrait rouler à bride abattue sur l’Autoroute 10, mais pour en rehausser la limite actuelle à 120km/h sur tout son long, il faudrait en réaménager les courbes, modifier les panneaux de signalisation, repousser de plusieurs mètres les arbres, pylônes électriques et poteaux d’éclairage qui deviendraient des dangers à plus grande vitesse – tout ça à grands coups de millions, évidemment.

Vous devez ajouter à l’équation la nécessité d’inclure de bonnes marges de manoeuvre pour ceux qui roulent toujours plus vite que permis… et pour ceux qui roulent moins vite. Car aux uns comme aux autres, il faut laisser suffisamment de temps pour anticiper ce qui pourrait se produire, de nuit comme de jour, droit devant…

… et sur les flancs. Parce qu’on se rappellera (ou on apprendra) que l’effet «tunnel» augmente avec la vitesse: de 45 degrés à 100km/h, la vision périphérique n’est plus que de 30 degrés à 130km/h. (À l’arrêt, elle est d’un beau 180 degrés).

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Tout ça pour dire que les autorités doivent concevoir des autoroutes «idiot proof».

Mais alors, dites-vous, comment se fait-il que celles au Nouveau-Brunswick permettent le 110km/h depuis belle lurette?

Pour une raison fort simple: elles sont dégagées, dégagées, dégagées, ces autoroutes. La ligne des arbres est reculée, les courbes sont allongées, on voit à des kilomètres à la ronde…

D’ailleurs, lors de votre prochain passage dans la province maritime, faites le test: roulez-y à la limite légale et voyez comme vous avez pourtant l’impression de ne rouler qu’à 80 km/h.

Et voyez comme vous êtes alors porté à davantage appuyer sur le champignon… ce qui nous amène au point #2.

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Soyons honnête: à un peu moins de 120km/h au Québec, en vertu d’une tolérance policière non écrite mais combien connue, il y a peu de risques de se faire intercepter sur l’autoroute – exception faite des tronçons surveillés par les cinémomètres (radars photo).

C’est dire que si nos limites autoroutières augmentaient de 10km/h, voire de 20km/h, l’être humain étant ce qu’il est, les automobilistes de la Belle Province s’attendraient à pareille «tolérance» des policiers et rouleraient encore plus vite: 130km/h, 140km/h…

Oh, peut-être que pour un temps, la majorité les respectera, ces limites. Mais bien vite, les mauvaises habitudes reviendraient au galop.

Car huit conducteurs sur dix ne respectent pas les actuelles limites de vitesse autoroutières, dit la SAAQ. Qui peut naïvement croire que ces mêmes conducteurs se mettront tout d’un coup à respecter une limite même plus élevée?

Justement, la SAAQ enquête depuis des années sur l’acceptation des limites de vitesse. Dans un sondage de 1993, 70% des automobilistes considéraient la limite comme étant adéquate sur les autoroutes.

Lors du sondage 2016, et même si la limite imposée n’a pas bougé d’un iota, cette proportion d’automobilistes a littéralement fondu à 47%. C’est dire qu’aujourd’hui, plus de la moitié des gens (52%) considèrent la limite autoroutière trop basse (seul un tout petit pourcent des interrogés disent qu’elle est trop élevée).

Sommes-nous tous des fous du volant? Des enfants geignards jamais contents? Pas tant: lorsqu’on leur demande si les limites sont adéquates ailleurs, ces mêmes répondants affirment très majoritairement que oui – à 86% en ville et à 75% sur les routes secondaires (90 km/h).

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Étiez-vous nés dans les années 1970? À l’époque, la limites sur nos autoroutes était fixée à 70mph, soit l’équivalent de 114km/h. Et le bilan québécois avait atteint son sommet le plus déplorable avec 2209 morts par année.

En 1978, année de la création de la SAAQ, les limites ont été réduites aux 100km/h métriques. Et aujourd’hui, la SAAQ rapporte six fois moins de morts sur nos routes (351 morts en 2016).

Pas mal, lorsqu’on sait qu’en quatre décennies, le nombre de permis de conduire a augmenté de 72% et le nombre de véhicules, de 117%.

Alors, qui voudrait annuler toutes ces avancées en sécurité si chèrement gagnées en rehaussant nos limites autoroutières? Surtout quand on sait que partout où les limites ont un jour été relevées, le bilan routier s’y est alourdit?

Pour ceux qui doutent de cette affirmation, lisez ici notre compte-rendu

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Bon, je vous entends argumenter que les véhicules d’aujourd’hui sont équipés de freins ABS, de coussins gonflables et de sécurité active poussée… et c’est vrai.

Sauf que les 6,3 millions de véhicules en circulation sur les routes du Québec ne sont pas tous égaux, ni en termes d’âge, encore moins en termes de conception. En dépit de toutes les aides à la conduite du monde, une fourgonnette n’attaquera jamais les virages comme une Porsche…

Aussi, à bord de ces véhicules, il y a… des gens, rappelle l’instructeur de conduite Pierre Savoy (chez Porsche et BMW). «Les voitures sont peut-être construites pour rouler plus vite, mais on n’a toujours pas appris aux automobilistes comment (bien) les conduire,» dit-il, implacable.

S’ajoutent ces distractions de plus en plus nombreuses à grimper à bord de nos voitures, à commencer par les systèmes d’info-divertissement pas toujours intuitifs et les téléphones pas si intelligents…

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Surtout, personne n’échappe aux lois de la physique. Lors d’un impact, la violence du choc étant exponentielle à la vitesse, les dispositifs de sécurité et la structure de la voiture perdent de leur efficacité.

Il est mathématiquement avancé qu’à bord d’une voiture qui «crashe» à 90km/h, on a 60% des chances de s’en tirer vivant.

À 110km/h, on n’a que 10% des chances d’en réchapper.

Et à 140km/h, eh bien, oubliez la chance: il est pratiquement impossible de survivre à pareil impact.

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Que feriez-vous si l’on vous disait qu’à chaque année de bonne conduite au travail, votre employeur vous versait 600$ de bonus non imposable (grosso modo, 1200$ avant impôt)?

On s’en doute, vous vous conduiriez bien.

Alors, pourquoi persister à rouler à 120km/h sur l’autoroute? À cette vitesse, votre véhicule bouffe 20% plus de carburant qu’à 100km/h.

La règle est aussi simple qu’immuable: une berline intermédiaire qui roule régulièrement sur l’autoroute et y respecte les limites de vitesse s’offre une économie moyenne annuelle de 600$ en carburant. C’est encore plus criant pour les utilitaires et les voitures à grosses cylindrées.

De fait, a un jour calculé le mathématicien Jean-Marie De Koninck, également père-fondateur de l’Opération Nez-Rouge: «Si, du jour au lendemain, chaque automobiliste québécois respectait les limites de vitesse affichées, la province épargnerait environ deux milliards de litres de carburant.»

C’est bien beau recycler, penser vert, faire la passe aux emballages et concentrer ses efforts sur la réduction des gaz à effets de serre, mais si l’on augmente les limites de vitesse autoroutières, ça serait envoyer le message contraire…

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