Circuit Icar à Mirabel, plus tôt ce mois de mai 2017 – Cette histoire aurait pu être celle de n’importe quel adolescent.

Elle met en scène la passion pour les voitures et les courses, une passion partagée entre le père et le fils, ce dernier démontrant des talents innés en piste depuis qu’il a l’âge de 7 ans;

Dans cette histoire, il y a une succession de trophées qui s’empilent au sous-sol de la famille, puisque le jeune pilote a rarement terminé un championnat de karting, depuis 2009, sans monter sur une ou l’autre marche du podium;

Rajoutez le bonheur d’une journée de semaine sans école qui permet à l’adolescent, armé de son permis d’apprenti, de s’approprier la VW GTi familiale afin d’y jouer le rôle de chauffeur pour son père, un représentant sur la route pour une entreprise électronique;

Enfin, il y a la camionnette familiale d’année-modèle 2015 qui endosse déjà 145 000 kilomètres, merci aux virées des deux dernières saisons estivales qui ont mené le duo de pistes de karting en pistes de karting, au Canada et aux États-Unis, de la côte Est à la côte Ouest.

Bref, une histoire comme une autre.

Sauf que celle-ci est unique, puisque le fils en question, Austin Riley, est autiste.

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Austin Riley vient de célébrer son 18e anniversaire. Sa famille sait, depuis qu’il a six ans, qu’il souffre de troubles de l’attention avec hyperactivité. Mais ce n’est qu’à l’âge de 12 ans qu’est tombé le diagnostic expliquant toute cette anxiété: Austin se trouve à l’extrémité du spectre des troubles autistiques.

Encore aujourd’hui, ses lacunes en motricité fine l’empêchent d’utiliser correctement une paire de ciseaux, voire d’attacher ses chaussures. Lorsqu’il écrit son nom, sa main si peu habile à tenir un crayon le fait laborieusement, de lettres chevrotantes: A-U-S-T-I-N.

Mais ne vous y trompez pas: le cerveau d’Austin roule à 200km/h. Il pense, réfléchit et analyse tellement plus rapidement que vous et moi – et ce, en tout temps. Austin écoute un film une seule fois? Pour le reste de ses jours, il pourra en réciter les dialogues, ligne après ligne. Assis dans l’avion à visionner son écran de cinéma individuel, il ne portera pas d’écouteurs: «Pourquoi des écouteurs quand, de toute façon, je sais ce qu’ils vont dire?»

Bien qu’il fasse preuve d’un vibrant sens de l’humour, Austin ne comprend pas les émotions, non plus que les sarcasmes. Il gobe tout de manière littérale. Une âme bien intentionnée lui a un jour souhaité bonne chance, avant une course, de l’expression anglaise consacrée Break a leg (traduction libre: casse-toi une jambe). Ça l’a fait se retourner d’un bloc, consterné: «Quoi?!? Vous voulez que je me brise la jambe?!?»

Surtout, Austin – nommé en toute coïncidence d’après les Austin Healy, l’une des marques automobiles préférées de son paternel – aime les voitures.

Non: plutôt, il est obsédé par les voitures.

Malheureusement pour Papa et Maman, son premier mot était … Ferrari. Plus jeune, il luttait pour épeler les mots les plus simples? Allez savoir pourquoi, il pouvait le faire en un clin d’œil du mot Lamborghini (!).

Et aujourd’hui, les voitures, Austin sait les conduire… vite: «Parce que c’est comme ça que mon cerveau fonctionne; il fonctionne vite.»

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Les parents d’Austin, Jason et Jennifer Riley, rapportent que jeune enfant, il allait se coucher non pas avec un ours en peluche, mais avec l’une des petites voitures de sa collection – et jamais la même, «de sorte que pas une ne puisse se sentir délaissée,» raconte son père.

À l’âge de six ans, lorsqu’il a aperçu le propriétaire d’une Shelby Cobra remonter à bord de son bolide, il s’est spontanément allongé sur le bitume, dans la case voisine de stationnement, parce que «c’était là le meilleur endroit pour entendre le moteur vrombir», se souvient son cousin Shane.

Ce cousin, âgé dans la jeune trentaine, est sans doute le plus grand fan d’Austin Riley. Il n’hésite pas à organiser sa vie et son travail de manière à pouvoir l’accompagner presque partout dans le monde: Australie l’an dernier, Royaume-Uni cet hiver, Bermudes ce printemps…

C’est qu’il voyage, Austin: de courses de karting en championnats, mais aussi en tournées de sensibilisation dans les écoles, avec la fondation familiale Racing for Autism. Et dire qu’il y a dix ans, sa toute première course a failli ne jamais avoir lieu…

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Soucieux de trouver une activité qui occuperait leur jeune hyper-actif (et… «le maintiendrait loin des ennuis!» dixit sa mère), Jason et Jennifer ont un jour présenté à Austin la publicité d’un programme de Goodwood Kartways, un centre de karting situé près de chez eux.

Mais Austin, alors âgé de presque huit ans, n’était pas intéressé. Après tout, il avait déjà essayé le soccer: au premier botté, il avait envoyé le ballon droit dans le filet, marquant le but. Puis, «maintenant que c’était fait», il s’était dirigé vers la sortie pour rentrer à la maison. «Lorsque je lui ai dit qu’il y aurait une vingtaine d’autres matchs comme celui-là cet été-là, mon fils ne pouvait en croire ses oreilles», se rappelle le paternel.

Austin n’a plus jamais touché le ballon.

Le patinage? Comme n’importe quel autre jeune, Austin est tombé dès les premiers coups de patin. Et… il a décidé d’y rester, assis sur la glace, pendant les 59 autres minutes de classe. «De toute façon, je vais tomber à nouveau,» avait-il expliqué.

Bye bye, la carrière au hockey…

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Le karting alors? Il n’en était pas question… jusqu’à ce que ses parents promettent une crème glacée en fin d’essai.

Sauf que ce jour-là, le bar laitier ne verra jamais la famille Riley. Car du premier au dernier tour, et en dépit d’une vingtaine de sorties de piste, Austin n’a jamais levé le pied de l’accélérateur.

Une fois la session terminée, pas question pour lui de quitter le circuit. Fâché par ce qu’il croyait être de l’indiscipline, son père s’est interposé au beau milieu de la piste, les bras battants l’air, afin de signifier que «c’est fini, fiston, rentre aux puits.»

Mais alors, Jason a vu le contentement briller sous le casque de protection: «Je n’avais jamais vu pareil sourire fendre le visage de mon fils», se rappelle un père encore très ému par le souvenir.

Certes, à cette toute première épreuve en karting, Austin est arrivé bon avant-dernier. Mais il a fait preuve de talents insoupçonnés qui allaient le propulser, au terme de cette saison 2007, sur la 3ième marche du podium. «C’était sur un total 200 concurrents, de loin tous plus âgés qu’Austin», se gargarise le paternel.

C’était le début de l’aventure de toute une vie pour Austin qui, depuis, collectionne les trophées en karting de partout en Amérique du Nord (voyez-en la liste ici).

En 2014, il est en devenu le premier diplômé autiste de l’école de pilotage Skip Barber.

Et, depuis deux ans, il y a ces conférences de sensibilisation qu’il livre avec son père devant des publics scolaires, tel un porteur d’espoir pour les autres enfants atteints du trouble de développement neurologique. Déjà, toute une communauté de 9000 fans suit sa page Facebook et son site Internet.

«Austin ne devrait pas pouvoir accomplir tout ce qu’il accomplit, mais il le fait parce que sa passion pour les voitures et la course automobile dépasse son handicap,» résume son père.

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La course automobile a été le déclencheur, l’ultime renforcement qui incite Austin à de plus importantes victoires encore: celles au quotidien. Par exemple, fixer la sangle de son casque de protection – un véritable exploit, pour celui qui ne peut toujours pas attacher les lacets de ses chaussures…

Ses proches ont été – et sont encore témoins d’une transformation phénoménale: «Il y a quelques années, se rappelle son cousin Shane, Austin se cachait derrière mon épaule lorsqu’on commandait chez Tim Hortons – c’est pourtant son endroit préféré au monde! Aujourd’hui, je lui donne 10$ et je l’attends dans la voiture pendant qu’il va acheter notre lunch…»

Celui qui n’a aucune perception du temps, mais qui doit quand même connaître tous les détails d’un événement à venir, pour mieux mémoriser comment les choses se produiront, a appris à être… patient: «Maintenant, Austin sait que la vie, c’est la vie, et que le repas du midi peut ne pas nécessairement être servi… à midi», dit sa mère.

Et celui qui, il n’y a pas si longtemps, avait besoin d’une journée complète pour s’adapter à un nouvel environnement, a traversé l’Amérique du Nord en 2015, puis en 2016, affrontant un nouveau circuit de karting chaque week-end – et les gens qui y fourmillent.

Austin lui-même résume les choses: «Être autiste ne signifie pas que vous ne pouvez pas faire de grandes choses.»

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Comme bon nombre d’adolescents, Austin rêve de devenir pilote de F1. Mais personne ne croyait vraiment qu’un jour, il mènerait en piste autre chose qu’un go-kart.

Et voilà que le premier – et véritable test «automobile» a lieu ce week-end (du 19 au 21 mai), à l’occasion de la première épreuve en Coupe Nissan Micra de la saison. L’événement qui ouvre la saison se déroule au circuit ontarien Canadian Tire Motorsport Park, «l’une de mes pistes préférées avec Laguna Seca en Californie», dit le jeune homme.

C’est une discussion à bâtons rompus dans les paddocks de la Coupe Nissan Micra, survenue à l’été dernier entre l’un des participants, lui-même père d’un garçon autistique, et le directeur des communications pour Nissan Canada, Didier Marsaud, qui a ouvert les portes magiques.

Un premier essai a eu lieu dans le plus grand des secrets l’automne dernier, à l’Autodrome de Saint-Eustache, afin de vérifier si Austin pouvait batailler dans cette série qui, bien qu’elle n’en soit qu’à sa 3e saison, est déjà ultra-compétitive.

Austin le pouvait.

Plus tôt ce mois-ci, il a donc pris part aux essais techniques, qui se déroulaient au circuit ICAR, à Mirabel. C’est là que nous l’avons rencontré.

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Ce dimanche-là, les autres participants à la journée d’ajustements ne se souciaient pas vraiment du nouveau pilote, à la fois enthousiaste mais en retrait. Rien ne leur laissait savoir que ce beau jeune gaillard élancé qui marchait en toute confiance vers SA Nissan Micra était autiste.

Ah, cette toute première voiture de course… Aux fenêtres latérales arrière, on peut y lire son nom – Austin Riley – et son numéro fétiche: le #20, comme pour le pilote de Nascar Tony Stewart. Austin admire le personnage, bien qu’il… n’aime pas le Nascar: «C’est ovale et beaucoup trop ennuyant pour lui,» nous explique sa mère.

Parrainée par le Groupe Touchette Pirelli, Azure Racing et quelques autres commanditaires, la petite Micra a déjà été baptisée «Lizzie» par Austin. Pourquoi Lizzie? «C’était le nom de mon premier go-kart, c’est donc le nom de ma première voiture de course,» répond simplement le jeune homme.

Lorsqu’on l’aide à s’installer pour ses premiers tours à bord, donc, de Lizzie, les yeux verts d’Austin sont incroyablement intenses. Mais alors, vous plongez dans les yeux de sa mère Jennifer et vous savez que ces yeux qui vous vrillent jusqu’au fond de l’esprit ne découlent pas d’un quelconque trouble neurologique.

De fait, n’eut été de cette main maladroite qui tente de replacer une couette rebelle de cheveux que le vent retrousse à qui mieux mieux, rien ne vous indique qu’Austin lutte avec l’autisme.

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De fait, en dépit de tout ce qui peut rendre Austin anxieux – un simple fil de microphone glissant sous sa combinaison de course obsédera son esprit – le pilotage à fond la caisse sur un circuit de course ne l’énerve pas.

Même que: «Ça me détend, comme si j’étais assis par une belle et chaude journée d’été». Pourquoi? «Parce qu’alors, les gens ne me disent pas ce que je dois faire; je peux faire ce que j’ai à faire, sans écouter tout le monde me parler.»

Mais quand même: qu’est-ce qui le rend si spécial derrière un volant versus les autres conducteurs «neuro-typiques»?

«Je suis probablement plus concentré qu’eux sur la piste. Et je vois les choses avant qu’elles ne se produisent. À la session de ce matin, par exemple, un gars a voulu me passer, mais je savais qu’il perdrait le contrôle. Alors, j’ai enfoncé la pédale de frein et j’ai attendu qu’il revienne en piste.»

Austin ne considère même pas que l’autisme lui jette des challenges en piste: «J’ai trouvé ma place dans la course, alors il n’y a vraiment là aucun défi.»

Se donne-t-il parfois quelques frousses en piste? «Je n’ai pas encore eu peur et je ne pense pas que je vais avoir peur un jour.»

Et si c’est lui qui donnait la frousse aux autres sur le circuit Mosport, ce week-end?

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