Dans l’Ouest américain, les Triple X ont une histoire. Là-bas, les gens associent ces drive-in avec des chopes glacées dégoulinantes de Root Beer (la marque du commerce) et des giga-milkshakes si denses que les pailles y fléchissent.

Là-bas, les gens ont tous au moins un souvenir d’une réunion familiale ou d’une soirée entre amis dans l’antre des tables de formica multicolores. Les vieux couples se rappellent que c’est ici, tout jeunes, qu’ils se sont rencontrés – pour le meilleur ou pour le pire. Des jukeboxes sont d’ailleurs encore présents à chaque alcôve pour faire chanter Elvis…

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Là-bas enfin, le Triple X au logo reconnaissable entre mille – un gigantesque baril de chêne – est encore et toujours associé à… l’automobile. Car comme quoi plus ça change et plus c’est pareil: aujourd’hui comme hier à Issaquah, les passionnés de voitures antiques se donnent rendez-vous dans le grand stationnement du drive-in pour y admirer – ou y faire admirer – leurs belles d’antan.

L’Amérique typique, quoi.

Pourtant, c’est un… Mexicain qui est à la tête de cette institution d’hier. José Enciso, dont la vie s’est déroulée dans une cuisine de restaurant ou dans une autre, a acheté l’endroit avec ses (grands) enfants, peu avant que ne tourne le nouveau millénaire.

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Non, toujours pas de tacos au menu.

Au contraire, le menu est demeuré ce qu’il était: le 58 Impala est un double cheeseburger d’une demi-livre de boeuf haché; le FlatTire, un panier de doigts de poulet; le Oil Change, un Fish & Chips; et pour aider à la Transmission de tout ça, quoi de mieux qu’un amoncellement d’huîtres frites.

Certes, on a adapté quelques items au goût du jour, notamment avec le Stuck in Traffic, un hamburger végétarien. Sinon, les énormes portions tiennent encore et toujours la vedette et les mâchoires ne peuvent que se disloquer en attaquant de front un 49 Woody.

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Le Triple X d’Issaquah a vu le jour dans les années 1930, mais pas sur le boulevard Gilman où il se trouve actuellement: plutôt sur le Sunset Way.

L’établissement a d’abord connu une belle décennie de gloire – à l’instar de la centaine d’autres Triple X qui ont poussé ici et là, sur la côte Pacifique. Mais après une fermeture temporaire pendant la Deuxième guerre mondiale, quand le Triple X a rouvert ses portes, les affaires n’étaient plus les mêmes.

Du coup, le proprio a vendu son emplacement au commerce voisin. Que voulez-vous, le concessionnaire Chevrolet Stonebridge cherchait à agrandir son stationnement…

En 1968, le Triple X revoit à nouveau le jour, mais à un autre emplacement. Il s’y trouve toujours un demi-siècle plus tard: sur la route 10, qui allait devenir le boulevard Gilman.

Au fil des années, le service à la voiture a été aboli, les propriétaires se sont succédés, mais une chose n’a pas changé: l’ambiance des années 1950 est toujours au rendez-vous. Ainsi que les Root Beer old-style avec leur crème glacée flottante.

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Ce qui étonne, quand on entre dans le Triple X, c’est que pas un pouce de cloison, de plafond ou de plancher n’est pas occupé d’un artéfact de l’époque. Vieux transistors, antiques bouteilles de boissons gazeuses, affiches de vedettes de cinéma et de rock’n roll, vinyles des années Golden…

Surtout, et partout où les yeux se posent, il y a des réminiscences automobiles: vieilles plaques d’immatriculation provenant des quatre coins du pays, jantes de roues étincelantes, modèles réduits de tous genres, enseignes lumineuses de pétrolières, volants d’américaines, bidons d’huile, pièces mécaniques de toutes sortes, panneaux de signalisation d’autrefois.

On peut même admirer, à l’entrée, le «409» qui, avant d’accueillir les clients du Triple X, propulsait une authentique Chevrolet Impala SS 1964.

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La pièce maîtresse? Sans aucun doute cet autobus Kenworth 1950 qui trône à l’extérieur, dans le stationnement, sur lequel on peut lire en grosses lettres blanches sur fond rouge: 1958 Tour of Stars -  BUDDY HOLLY and the crickets.

Vrai ou faux? José Enciso ne peut le confirmer, mais la légende veut quand même qu’il s’agisse du funeste véhicule tombé une énième fois en panne, après la performance d’un certain groupe de chanteurs – Buddy Holly, Big Booper et Ritchie Valens, pour ne pas les nommer.

Ce soir-là, un Buddy Holly excédé avait décidé que ça en était fini, de se bourlinguer dans un vieil autobus où tout le monde se les gelait. Il avait alors nolisé un petit Bonanza Beechcraft.

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Quelques minutes après le décollage de Mason City, dans l’Iowa, catastrophe: l’avion s’écrase. À moins de 10 kilomètres de l’aéroport.

Les trois stars du rock’n roll (ainsi que le pilote, à qui on a reproché son inexpérience) ont péri.

C’était le 3 février 1959.

Soit The Day the Music Died.

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