Le 24 juin dernier, alors que le Québec célébrait sa fête nationale, un événement important avait lieu en Arabie saoudite: un peu partout à travers le Royaume, des femmes prenaient légalement place sur le siège du conducteur.

Un peu plus de 60 ans après l’entrée en vigueur de l’interdiction de conduite des femmes — en place depuis 1957 —, le plus grand des pays du Golfe a levé cette interdiction. Quels sont les impacts de ce changement sur les habitudes de mobilité, sur l’industrie automobile ou encore sur les attitudes sociales dans ce pays ultraconservateur de la péninsule arabique?

Ce sont des questions que se sont posées des chercheurs de l’Université Imam Abdulrahman bin Faisal, à Dammam. Sous la direction du Dr. Najah Bint Moqbel bin Abdullah Al-Qarawi, professeur de géographie du transport, et de la Dre Maria Kamargianni, chef du laboratoire de Mobilité en tant que service (Mobility as a Service, ou MaaS), les chercheurs ont interrogé 31 435 saoudiens et saoudiennes au courant du mois de juin 2018 sur leurs perceptions à l’égard de plusieurs facettes de ce changement.

Les résultats de cette première phase de l’enquête ont été publiés le 26 septembre 2018 et concernent des enjeux allant des intentions de conduire des femmes au type de voitures privilégiées, en passant par les craintes à l’égard des impacts environnementaux ou encore des effets en termes de sécurité routière de ce virage sociétal.

Cette enquête, qui touche une vaste population et dont le rapport détaillé permet de faire le point sur la situation avant la levée de l’interdiction de conduite, ne marque que la première étape pour les chercheurs. En effet, l’objectif, à terme, est de faire repasser un questionnaire similaire à travers le pays, mais à la fin de l’année 2018, soit quelque six mois après que les femmes aient pris d’assaut les routes du pays, afin de faire un «avant/après» et ainsi voir les changements qui se seront opérés dans les perceptions.

Autofocus.ca a épluché le rapport pour faire ressortir quelques points saillants.

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Les premières questions de l’étude n’étaient posées qu’aux répondantes féminines, soit 11 631 répondantes (37% du nombre total), et concernaient les comportements en matière de déplacements tels qu’ils étaient pratiqués à la veille de la levée de l’interdiction de conduite.

À travers le Royaume, la majorité des femmes (70%) employaient comme mode de transport principal une voiture conduite par quelqu’un d’autre — mari (39%) ou chauffeur privé (35%) dans la plupart des cas. En seconde position arrive le taxi, avec 23% des répondantes qui indiquaient l’employer comme mode de transport principal, suivi de loin par l’autobus (2,2%) et la marche (1,9%).

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Le second axe de questions concernait les intentions des femmes d’obtenir ou non leur permis ou encore leur volonté de conduire… et les résultats indiquent une volonté de changement dans les habitudes de mobilité.

Des 11 631 répondantes féminines, 76% ont indiqué vouloir commencer à conduire une fois l’interdiction levée, la proportion la plus élevée se trouvant dans la capitale, Riyad. Qui plus est, le groupe d’âge qui a répondu le plus positivement à la question est le groupe des 18-25 ans, suivi de près par les 26-35 ans.

Fait intéressant, plus de femmes ont répondu qu’elles souhaitaient obtenir un permis (81%) que de femmes n’ont indiqué leur envie de commencer à conduire. De ce nombre, 34% ont indiqué vouloir obtenir leur permis immédiatement après la levée de l’interdiction, avec 66% qui ont affirmé vouloir suivre leur cours de conduite en Arabie saoudite.

Voilà qui explique, du moins en partie, pourquoi les listes d’attente sont si longues pour obtenir une place à un cours de conduite pour femmes!

Somme toute, ce n’est donc qu’une «faible proportion des femmes qui resteront dans leur modèle de mobilité actuel», indique le rapport.

Toutefois, cela n’augmentera pas, du moins à court terme, l’utilisation d’autres modes de transport que la voiture: une fois l’obtention de leur permis, 86% des femmes indiquent vouloir conduire leur propre voiture et 13% disent vouloir être passagères, ce qui ne laisse que… 1% pour les autres modes de transport, incluant le taxi! (Rappelons ici que 23% des répondantes indiquaient utiliser le taxi comme moyen de transport principal.)

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Tournons-nous maintenant vers les intentions en termes d’achat de voitures. Une fois l’interdiction levée, une grande majorité de femmes (71%) ont indiqué vouloir acheter un véhicule.

La raison principale indiquée pour ne pas vouloir acheter une voiture est que les femmes ne peuvent se le permettre (65%). Par ailleurs, 24% des répondantes ont répondu qu’elles n’avaient pas besoin d’acheter un véhicule puisqu’elles allaient utiliser une voiture de leur ménage.

Cela dit, la plupart d’entre elles se disent intéressées à acheter un véhicule neuf (69%). Parmi les modèles les plus populaires, on retrouve, en tête de liste, des voitures urbaines, compactes et pratiques (51%). Loin derrière, on retrouve les berlines (21%) et les VUS (18%) puis, en queue de peloton, les voitures de sport (10%).

Ces données sont intéressantes puisqu’elles divergent de plusieurs reportages (voir, par exemple, ici et ici) publiés par des journalistes occidentaux qui se sont déplacés en Arabie saoudite pour tâter le pouls de la population et des intentions des femmes à l’égard de leur nouvelle liberté.

Dans plusieurs cas, on rapportait que les femmes étaient intéressées par des voitures dites «masculines», des voitures sport, rapides et dangereuses. Est-ce anecdotique? Est-ce parce que les femmes qui se sont lancées le plus rapidement sur les pistes étaient celles qui avaient déjà un intérêt marqué pour ce type de voitures, bien qu’elles ne représentent pas la majorité?

Il sera intéressant de consulter les statistiques sur les ventes de voitures en Arabie saoudite une fois qu’elles seront disponibles pour la deuxième moitié de l’année 2018; une histoire à suivre.

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Les chercheurs ont également questionné les répondants sur leurs perceptions par rapport aux impacts qu’ont les femmes conductrices sur la sécurité routière et là, les résultats divergent en fonction des genres.

À l’affirmation «La conduite des femmes pourrait augmenter le nombre d’accidents de la route dans le Royaume», 40% des répondants masculins ont répondu qu’ils étaient «Totalement d’accord», alors que seulement 24% des femmes ont choisi cette réponse. À l’inverse, une beaucoup plus grande proportion de femmes que d’hommes se dit «Complètement en désaccord» avec cette proposition.

En ce qui a trait à la proposition voulant que la conduite des femmes augmente le nombre de décès sur la route, là encore on voit une grande différence entre les genres: un peu moins de 40% des hommes sont totalement en accord, alors que la proportion chez les femmes est d’environ 25%.

Il est intéressant de noter que la nationalité influence considérablement les réponses à cette question, spécialement chez les hommes: la proportion d’hommes saoudiens qui sont totalement en accord avec cette affirmation est presque deux fois plus grande que chez les hommes non-saoudiens.

Également, plus de d’hommes (48%) que de femmes (37%) pensent «Très fortement» que la levée de l’interdiction de conduite des femmes va augmenter le trafic à travers le pays et 51% des hommes ainsi que 41% des femmes pensent que cela va augmenter les difficultés de stationnement.

Il sera donc intéressant de comparer ces résultats, certes, avec ceux du second sondage qui sera réalisé à la fin de l’année, mais également aux données statistiques qui seront disponibles sur le sujet.

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Dans sa conclusion, le rapport ainsi fait état des disparités qui sont ressorties à l’égard des conséquences sociales, économiques et environnementales de la levée de l’interdiction de conduite des femmes en Arabie saoudite.

Principalement, ces divergences portaient sur les conséquences sociales d’un tel changement, soit à l’égard du droit des femmes à conduire et de leur capacité à le faire. Toutefois, là où les répondantes étaient d’accord, c’était dans leur volonté de se procurer un permis de conduire.

Il sera donc intéressant de suivre la publication du second rapport de cette grande enquête nationale afin de déterminer si le passage du temps aura contribué à transformer les mentalités à l’égard de la conduite des femmes dans ce pays encore extrêmement conservateur de la péninsule arabique.