Si vous vivez sous une roche depuis un an, peut-être n’êtes-vous pas encore au courant que la consommation de cannabis à des fins récréatives est devenue légale aujourd’hui, 17 octobre 2018. Dans les médias, autour des machines à café et dans les salons, les conversations vont bon train: certains s’inquiètent, d’autres se réjouissent, d’autres encore hésitent. Mais un enjeu fait tiquer pas mal tout le monde: la consommation de marijuana et la conduite automobile.

Pour faire le point et aider à y voir plus clair, Autofocus présente les résultats d’une enquête de la Fondation de recherche sur les blessures de la route (TIRF), intitulée La consommation de marijuana chez les conducteurs au Canada, 2000 à 2015.

Comme son nom l’indique, il s’agit d’une présentation de données statistiques sur les décès de la route et la consommation de cannabis entre 2000 et 2015. Voici les grandes lignes de l’enquête… ainsi que quelques bémols.

Qu’on se le tienne pour dit: entre 2000 et 2015, la proportion de conducteurs décédés chez qui on a détecté des taux de THC dans le sang a augmenté. En nombres absolus, en 2000, 82 conducteurs décédés ont testé positif au dépistage de cannabis; ce nombre est passé à 172 en 2015, avec une augmentation (quasi) constante.

Toutefois, cela ne veut pas nécessairement dire que la proportion de conducteurs qui avaient consommé a augmenté. En effet, entre 2000 et 2010, près de la moitié (49%) des conducteurs décédés ont été testés pour évaluer la présence de drogue, contre presque 80% de 2011 à 2015. Il faut donc prendre ces chiffres avec quelques nuances.

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Il y a un autre bémol à apporter à ce type de données… et c’est là où de nombreux scientifiques et législateurs perdent du sommeil. Contrairement à l’alcool, où le rapport «taux dans le sang/état d’ébriété» est clair et éprouvé, le THC n’a pas ce lien aussi direct.

D’un côté, l’alcool, qui est un liquide, se répand dans le corps de manière égale, c’est-à-dire qu’il se retrouve dans toutes les parties du corps (sang, cerveau, haleine, gras) en proportions équivalentes. Il est donc facile d’évaluer le taux d’alcool dans le sang d’une personne: il sera exactement le même que le taux d’alcool dans l’haleine… et dans le cerveau.

Du côté du cannabis, c’est beaucoup plus flou: le THC peut être détecté dans le sang d’une personne ayant consommé du cannabis jusqu’à 30 jours après le moment de ladite consommation, ce qui peut venir détraquer les statistiques.

La présence — ou non — dans le sang n’est pas non plus un indicateur de l’état d’intoxication de la personne, puisque le THC peut se stocker dans les corps gras et y rester très longtemps. Ainsi, l’altération des perceptions d’une personne sont fonction, d’une part, de la consommation, mais aussi de son état de santé, de sa taille, son poids, son âge et la fréquence de sa consommation.

Je sais, je sais, c’est un peu le chaos… et ce n’est pas fini.

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Le pourcentage de conducteurs décédés ayant consommé de la marijuana — comparativement à ceux qui n’en avaient pas consommé — a, sans surprise, augmenté entre 2000 et 2015, passant de 16% à 21%.

Toutefois, comme mentionné plus haut, il faut bien garder en tête que les données sont quelque peu faussées à cause de la fréquence du dépistage, qui a augmenté entre les périodes 2000-2010 et 2011-2015.

Il y a également une grande inconnue dans les données présentées par le TIRF: la proportion de conducteurs décédés qui avaient du THC dans le sang… et qui étaient la cause de l’accident, comparativement à ceux qui ne l’étaient pas.

Il s’agit d’une variable qui avait été évaluée dans une enquête précédente (dont les résultats peuvent être trouvés ici) concernant la distraction au volant et qui contribue très fortement à clarifier les données statistiques présentées.

Pour illustrer cela, prenons un exemple très simple: Max (nom fictif) conduit son véhicule deux heures après avoir consommé du cannabis. Rendu sur un viaduc, un autre automobiliste, celui-ci à jeun, ne regarde pas son angle mort et effectue un changement de voie. Cela force Max à tenter de l’éviter et pas de chance, il fonce droit sur le parapet et tombe en bas.

Max est décédé, l’autre conducteur est en vie, mais le taux de THC dans le sang de Max ajoutera une statistique au nombre de conducteurs décédés ayant consommé du cannabis, même s’il n’était pas la cause de l’accident.

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On tombe maintenant dans des données plus simples: l’âge et le sexe des conducteurs décédés chez qui on a noté des taux de THC dans le sang. De 2000 à 2015, sans exception, les hommes étaient plus susceptibles d’obtenir un résultat positif au test de dépistage du THC que les femmes.

Entre 2000 et 2015, le pourcentage de conducteurs décédés ayant eu un résultat positif au test de dépistage est passé de 18% à 23% chez les hommes, alors qu’il est passé de 8% à 13,8% chez les femmes, avec une légère hausse en 2013, à 18%.

Les conducteurs de 16-19 ans et de 20-34 ans sont ceux chez qui les taux détectés de THC étaient les plus élevés pour toute la période de 2000 à 2015.

Chez les 35-49 ans, le pourcentage a graduellement augmenté de 2000 (14%) à 2013 (26%), avant de redescendre à 17% en 2015.

Les 50-64 ans ont vu leur taux augmenter, passant de 5% en 2000 à 15% (!!!) en 2015, alors que chez les 65 ans et plus, il est resté très faible, oscillant entre 0% et 2% pour la période déterminée.

Toutefois, cela ne signifie pas que les conducteurs plus âgés ne conduisent pas gelés: selon le rapport, chez les 50-64 ans et les 65 ans et plus, les drogues qui ont été le plus souvent retrouvées dans le sang des conducteurs décédés faisaient partie de la catégorie des analgésiques narcotiques — respectivement, des taux de 24% et de 27%.

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Ici, le bât blesse. Le rapport du TIRF présente des données concernant l’alcool et la marijuana chez les conducteurs décédés, mais celles-ci ne permettent pas d’éclaircir convenablement le portrait.

Le rapport présente des données sur la présence d’alcool ou de cannabis dans le sang des conducteurs décédés pour la période de 2011 à 2015 — donc celle où la recension des informations sur le THC était plus systématique.

Les auteurs commencent par présenter le portrait en termes de véhicules conduits — automobiles, camions légers/camionnettes, motocyclettes et véhicules commerciaux.

Le groupe chez qui la présence d’alcool vs la présence de cannabis était la plus forte est celui des conducteurs de camions légers/camionnettes, avec des proportions de 39% pour l’alcool et 17% pour le cannabis.

Chez les automobilistes, la proportion est quelque peu différente, avec 31% pour l’alcool et 20% pour le cannabis.

Du côté des motocyclistes et des conducteurs de véhicules commerciaux, l’écart est très mince: 26% vs 25% pour les premiers et 10% vs 9% chez les seconds.

Il y a toutefois là un sérieux manquement de la part des auteurs de l’étude: à aucun moment on ne fait de comparatif en fonction des conducteurs décédés qui avaient à la fois du cannabis ET de l’alcool dans le sang.

Les experts s’entendent néanmoins pour dire que «la capacité de conduire est réduite encore davantage lorsque les conducteurs consomment du cannabis et de l’alcool en même temps» — dixit le site du gouvernement du Canada.

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Une étude de santé publique publiée par des chercheurs et des médecins de l’Université de la Colombie-Britannique (UBC) en juin dernier vient tenter de limiter la panique au sein de la population… et, au passage, celle des dirigeants, élus et administrateurs.

Cette étude, menée pour le compte du Sénat canadien, présente des résultats clairs: malgré la légalisation de la marijuana à des fins récréatives au Colorado et à Washington, ces États n’ont pas connu de hausse significative du nombre d’accidents de la route comparativement à huit autres États où le cannabis n’a pas été légalisé.

Selon les chercheurs, la légalisation a certes mené à une hausse de la consommation chez les conducteurs de ces deux États, mais on n’y a vu aucune augmentation notable des accidents de la route comparativement aux États faisant partie du groupe contrôle (c’est-à-dire des États comportant des caractéristiques socio-démographiques et un bilan routier similaires, mais où le cannabis n’a pas été légalisé).

Ils ont même fait ressortir un élément intéressant: selon certaines recherches dont les données ont été colligées au sein de cette étude, la légalisation aurait même mené à une diminution «significative» des accidents de la route, en particulier chez les jeunes conducteurs.

De plus, certaines données laissent croire qu’il y aurait également eu une diminution des accidents liés à l’alcool au volant.

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Dans la foulée de la légalisation canadienne de la consommation de cannabis à des fins récréatives, ce n’est qu’un tout petit nombre de menaces perçues qui ont dominé de discours public entourant la régulation du cannabis; de ce lot, la conduite avec facultés affaiblies a fait couler beaucoup d’encre.

Pourtant, semble qu’il n’y ait pas lieu de paniquer: les informations qui nous viennent des endroits où la marijuana est déjà légale laissent croire que la conduite avec facultés affaiblies par le cannabis ne causera pas l’hécatombe annoncé.

Certes, la publication du rapport de la Fondation de recherche sur les blessures de la route vient éclairer quelque peu le portrait de la consommation et son influence sur les accidents mortels au Canada avant la légalisation…

…mais en même temps, il faut prendre ces données avec un grain de sel: il y a des trous dans le rapport et si des données venaient les pallier, il est possible que le portrait serait quelque peu différent.