Le 24 juin dernier, les femmes en Arabie Saoudite ont enfin pu prendre le volant. Trois mois après la levée de l’interdiction de conduite, entre les réactions positives, mitigées et… négatives, nous faisons le point.

«En rendant péché la conduite des femmes, l’État a paradoxalement reconnu le caractère subversif et libérateur de la mobilité automobile.» Cette phrase, on peut la lire dans le chapitre introductif de l’ouvrage Joyriding in Riyadh: oil, urbanism and road revolt (Royaume d’Asphalte: jeunesse saoudienne en révolte), publié en 2014 par le professeur à l’Université Brandeis, anthropologue et historien Pascal Ménoret.

Dans son livre, l’auteur se penche notamment sur la question de la violence routière, non pas simplement celle des accidents et du joyriding — la conduite ultrarapide sur les routes au volant d’un véhicule volé —, mais surtout de la «violence structurelle que les routes, les infrastructures et le système automobile en général infligent sur les individus».

C’était trois ans avant le décret royal du prince héritier Mohammed ben Salman et quatre ans avant l’entrée en vigueur dudit décret stipulant que les femmes auraient désormais le droit de prendre le volant partout dans le Royaume – le dernier pays au monde qui l’interdisait jusqu’au 24 juin dernier.

Pour les femmes saoudiennes, l’interdiction de conduite s’inscrivait dans un contexte plus large d’inégalités de genre et de classe, contexte qui, s’il est peut-être en voie de se transformer, demeure toujours la feuille de route sur laquelle sont écrits les nouveaux décrets.

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Les médias sociaux ont été les témoins de la première heure du déferlement de messages d’espoir et de soutien. On y a vu circuler, entre autres, la photo d’un policier qui offrait des fleurs aux conductrices qu’il voyait passer ainsi que de nombreuses publications de femmes se montrant fièrement au volant de leur véhicule.

Autre réaction positive: un café de Dubaï a choisi de célébrer les trois mois de la conduite des femmes en Arabie saoudite. Dans le contexte de la fête nationale saoudienne (23 septembre), le B’dou Café a offert gratuitement des cafés ainsi qu’une sélection de divers plats aux femmes saoudiennes qui se présentaient au volant d’un véhicule.

Inutile de rappeler les réactions positives venant de l’international. Le secrétaire général des Nations unies, Antonio Guterres, a qualifié la décision saoudienne de «pas important dans la bonne direction», une réaction identique à celle du Département d’État américain.

Dans une réponse plus nuancée, le directeur du programme Afrique du Nord et Moyen-Orient d’Amnistie internationale, Philip Luther, a affirmé qu’il ne s’agissait «que d’un seul pas», ajoutant: «Nous devons voir également tout un éventail de pratique et de lois discriminatoires balayées en Arabie saoudite».

Du côté des réactions à l’intérieur du pays, là aussi les réponses sont plus mitigées. Certes, selon un sondage mené par Arab News/YouGov, les trois quarts des Saoudiens et Saoudiennes se disent en accord avec la décision du gouvernement. Ce sondage, qui a posé la question à plus de 500 personnes, indiquait cependant que 82% des femmes… mais 71% des hommes étaient heureux de ce changement.

Surtout, un autre sondage qui a colligé les opinions de 31 435 personnes à travers le Royaume et dont les résultats viennent tout juste d’être publiés, présente des résultats différents: seulement 39% des homme sont prêts à soutenir «émotionnellement et financièrement» les femmes de leur ménage qui souhaitent commencer à conduire, alors que 13% ont indiqué vouloir n’offrir aucun soutien.

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Quelques événements ont également contribué à jeter un voile d’ombre sur ce grand changement sociétal. Des voitures de femmes ont été incendiées dans la semaine suivant la levée de l’interdiction de conduite; des femmes ont aussi rapporté avoir été harcelées et menacées dans la rue et sur les réseaux sociaux.

C’est pourquoi plusieurs femmes, interviewées par des médias ou encore en répondant à des sondages, ont indiqué leur intérêt pour l’obtention d’un permis et pour la conduite, mais… disaient vouloir attendre que le temps passe avant de le faire. La raison qui justifie cette position en est une d’incertitude: les craintes pour leur sécurité demeurent une considération importante.

D’ailleurs, selon un sondage de YouGov publié à la fin du mois d’août, le quart des femmes disaient avoir déjà obtenu leur permis et environ 3 femmes sur 5 disaient vouloir l’obtenir un jour ou l’autre. Parmi celles qui affirmaient ne pas vouloir l’obtenir, 23% indiquaient que c’était parce que leur mari/un autre membre de leur famille ne leur permettraient pas et 10% mettaient en cause la crainte du harcèlement potentiel qu’elles pourraient subir de la part des conducteurs masculins.

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Le Royaume d’Arabie saoudite, malgré ses décrets des derniers temps, demeure un pays conservateur. À ce titre, il est socialement mal vu pour une femme et un homme qui ne sont pas de la même famille d’avoir des interactions.

C’est entre autres pour cette raison que la compagnie d’assurance privée Najm a embauché quarante femmes pour devenir inspectrices en accidents de la route. Elles seront envoyées lorsqu’au moins une personne impliquée dans l’accident est une femme et qu’au moins une personne est assurée.

La première classe entièrement féminine vient de terminer son entraînement et devrait être déployée à travers le pays. Pour le président-directeur général de Najm, la formation et le déploiement de femmes pour gérer des incidents de la route contribuent à la mise en oeuvre de la levée de l’interdiction.

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Une barrière qui se dresse sur la route (!) des femmes qui souhaitent apprendre à conduire se trouve… dans les cours de conduite eux-mêmes.

En effet, dans les mois qui ont suivi la levée de l’interdiction, les cours — exclusivement pour femmes, encore une fois en raison des normes sociales qui prévalent dans le pays — ont rapidement été pris d’assaut. Résultat: des listes d’attente de plusieurs mois pour y avoir accès se sont formées.

Le patron de la Direction générale de la circulation, le Général major Mohammed bin Abdullah Al-Bassami, a indiqué récemment que de nouveaux locaux étaient en train d’être construits et que de nouveaux cours devraient être accessibles dans un avenir rapproché.

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Outre le manque de cours, il y a également la barrière tarifaire. Si les cours pour les hommes coûtent environ 450 Riyals (environ 155$ CAD), ceux pour les femmes oscillent entre 2000 et 3000 Riyals (entre 700$ et 1000$ CAD). Ceci serait dû au format des cours, qui serait complètement différent de ceux pour les hommes, selon le directeur de la Société saoudienne pour la sécurité routière, Dr Abdulhameed Al-Mejel.

Cette barrière tarifaire est d’autant plus importante en raison de la pénurie de places dans les cours qu’un marché noir des cours de conduite se serait installé dans le pays, rapportait cette semaine le quotidien saoudien Al-Watan.

Selon le média, des cours de conduite pourraient coûter jusqu’à 10 000 Riyal (près de 3 500$ CAD) pour celles qui ne pourraient trouver de place disponible. Devant ces coûts astronomiques, plusieurs d’entre elles choisiraient de se rendre au Bahreïn voisin pour passer leur permis ou… feraient affaire avec des instructeurs non qualifiés qui chargeraient des montants exorbitants.

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…un peu plus de trois mois après la levée de l’interdiction de conduite des femmes en Arabie saoudite. Si de nombreuses personnes ont célébré cet événement — qui n’en demeure pas moins très important dans l’histoire contemporaine de ce Royaume de la péninsule arabique —, il faut toutefois garder en tête que les dynamiques sociales et politiques de genre et de classe continuent de se manifester à travers la nouvelle réalité des femmes conductrices.

La route comme espace de prise de pouvoir et de subversion de l’ordre établi avait été clairement mise de l’avant dans l’ouvrage de Pascal Ménoret cité en introduction. Aujourd’hui, les femmes qui prennent d’assaut les routes de Riyadh, de Djeddah et des autres villes d’Arabie saoudite le font de manière légale et encadrée…

… et ce faisant, elles contribuent à faire reculer des idées encore présentes dans la société saoudiennes sur l’infériorité des femmes et leur incapacité à se débrouiller sur la route.